Tigzirt 

Dans nos souvenirs d'adolescents, Tigzirt, c'était la mer, le maquis plongeant dans les vagues et au dessus du petit port abri, face à l'îlot, un village comme tant d'autres.
Y revenant vingt ans après, j'ai été surpris de découvrir des ruines antiques au cœur du bourg. Elles ne nous avaient pas marqués, tant nous étions pressés de nous ruer avec masque et tuba vers l'eau, le soleil et les poissons ; elles sont pourtant remarquables : une esplanade aux dalles intactes, des colonnes monolithiques debout depuis deux mille ans, des chapiteaux et encore quelques voûtes de pierre taillée.
Cette rigueur géométrique cernée de broussaille, les fleurettes dans les interstices rectilignes, les colonnes de pierre rousse taraudée par des siècles d'embruns et, derrière, au soleil de juin, la mer moutonnée par le vent d'ouest, le ciel lavé … la photo s’imposait.
Je pensais à Camus et Tipaza, je croyais tenir le cliché métaphorique, les noces de la nature profuse avec l’antique génie de l’homme, Dionysos et Apollon !
Mais j'ai peiné pour isoler mon sujet. La camionnette de l'épicier était garée sur le forum, il a fallu tourner pour éviter sa devanture défraîchie avec des cageots empilés et Coca-Cola, en arabe, sur une tôle rouillée ; j'ai dû me contorsionner pour extraire du viseur "Dellys 31 kilomètres" et les universels fils électriques ; j'ai obtenu que deux ados aillent gentiment démonter leur mobylette un peu plus loin.
Le résultat est d'une banalité affligeante, un piètre reflet des pages du magazine Géo, d'un quelconque prospectus pour Agrigente, Santorin ou ailleurs.

Bien après, j’ai compris que la photo à faire, c'était celle que je m’étais ingénié à éviter. Il fallait arrêter bien sûr la Méditerranée et les buissons exubérants, bien sûr les vestiges grandioses du millénaire romain, mais les associer à la calandre et l’immatriculation de la vieille 203, aux jeans, tongs et chèche de l'épicier avec son client en burnous, les gamins mécanos et, en arrière plan, le clocher de l'église … désaffectée.
La grâce prosaïque d'un matin de printemps, un instant de bonheur et de paix posé en ce rivage sur tant de siècles de bruit et de fureur.