Les oliviers d’Aït-Lounès

J’ai quitté ma voiture, tout au bout de la piste, sur la crête où les maisons se serrent face au Djurdjura.

Le printemps kabyle était en retard et les sommets encore enneigés ; leur souffle froid, à peine adouci en coulant au travers du maquis, des chênes et des oliviers, m’a saisi. J’étais tout à cette sensation oubliée quand il m’interpella, presque sans accent :

" Ah, 06, voilà un Niçois qui débarque ! ".

Le long vieillard était assis solitaire contre une haie, enveloppé dans un burnous grisâtre et appuyé sur son bâton poli par la main et le temps. Sous le chèche jaune des hadjs, il arborait derrière les rides, le profil et les pommettes des berbères accrochés à cette terre depuis toujours.

" Niçois depuis vingt ans, depuis 1962, mais né à Azazga, comme mon père, et mon grand-père avant lui !"

 Pourquoi m’être instinctivement abstenu de placer l’arabe rudimentaire dont j’usais si volontiers depuis que j’avais débarqué quelques jours auparavant, venu retrouver plus que des souvenirs ?

" Rien ne vous échappe, Monsieur : vous m’avez tout de suite identifié ! ".

Je n’osais lui demander d’où il connaissait la côte d’Azur mais il perçut l’interrogation et y répondit spontanément.

"Je me rappelle les numéros de plaques car, après la guerre comme tirailleur, j’ai travaillé 32 ans en France,  à Clermont-Ferrand  " et, avec un sourire, " dans le 63, n’est-ce pas ? ".

Ces kabyles sont doués pour les langues, la nôtre en tout cas qu’ils s’approprient sans problème ! 

" 32 ans, plus la guerre … et vous avez préféré rentrer au pays ?

- Dès que j’ai pu !

- C’est vrai que le pays est superbe ici. Je crois qu’Aït-Lounès est le plus beau village de Kabylie.

- Et puis surtout, là-bas la vie a été dure, très très dure.

- Oui le climat …

- Le climat bien sûr, le ciel gris et le froid, mais le boulot surtout, l’atelier … et puis tout ! "

Il décrivit en quelques mots l’usine Michelin, les journées harassantes, la poudre de charbon et le caoutchouc brûlant, chaque paye amputée du mandat vital, la chambre à six kabyles. Et puis, bien peu d’humanité chez les Français ; sauf chez quelques compagnons d’usine, une logeuse, des voisins - " on s’écrit toujours, vous savez ! "-, un mélange d’indifférence, d’incompréhension et, parfois, de peur ou de mépris.

 " … Sûrement … Et les événements n’ont rien arrangé !

- C’est vrai ! Pendant la guerre de libération, on s’est retrouvés coincés entre le MNA, le FLN et les flics.

-  Très dur. Enfin, moi, je m’en suis sorti !

- Oui, vous avez pu tenir le coup. Ça n’a pas dû être rose tous les jours. Mais vous rentriez quand même souvent … de temps en temps au village ?

- Rarement. Tous les deux, trois ans : quelques vacances, le mariage de mon fils, la mort d’un frère et celle de ma mère 

- Moi, c’est la première fois depuis vingt ans, depuis 1962 ".

 

Il a poursuivi, sans relever davantage ce qui affleurait de mes rancœurs :

"  Dieu m’a gardé la santé : j’avais toujours une bonbonne de l’huile de mon cousin. Il a ses quarante oliviers au fond du vallon, en bas, juste au-dessous de la source. Son champ descend vers le Sud, il est en plein soleil,  protégé du vent ; la terre légère profite de la source. Il sait bien tailler : ses olives sont énormes, comme sucrées, et son huile est toujours dorée, claire et si parfumée. ".

En écoutant cet homme, tellement assorti à sa montagne, comment l’imaginer dans un bleu graisseux, O.S. trimant dans les soutes d’une usine ? Je le voyais mieux en guerrier jeune, libérant Strasbourg et franchissant le Rhin.

" J’ai pris tous les matins en me réveillant, pendant 32 ans, une cuillère de cette huile. Ça empêche tous les problèmes du ventre. Les vitamines m’ont protégé du froid, elles m’ont donné et gardé la force de mes bras. Je n’ai presque jamais vu le docteur … sauf les derniers temps. Je n’ai pas manqué d’huile un seul jour : à chaque voyage, les copains en ramenaient que mon cousin leur confiait pour moi, avec les cadeaux et les nouvelles du douar ".

Ainsi, exilé dans sa sinistre banlieue d’Auvergne, il avait su rejoindre chaque matin le vallon et la source au soleil. Chaque matin il avait respiré l’air léger du Djurdjura, il avait contemplé son village perché, dialogué avec son cousin et peut-être entraperçu sa femme.

 

" Ia-Bouia, djibni zit’k chouia * ".

Il s’est levé, sans un mot, et il m’a fait signe de l’accompagner.

Avec mon short et mes sandales, j’ai suivi son burnous flottant par des venelles pierreuses où nous avons seulement croisé quelques fillettes perplexes et un âne.

Rendu à sa maison, il a déniché une bouteille et un bouchon, il a puisé dans sa jarre et j’ai reçu ma part de son talisman.

 

Il savait que je devais, moi aussi, pouvoir revenir rôder à Azazga.

 

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* Père, donne-moi un peu de ton huile