L’ingénieur, le platane et le chamelier

 

Sur les hauts plateaux arides de Numidie, hormis le ciel, rien ne retient le regard.

La route de l’Ouest qui s’étire d’Aïn-Beïda vers Constantine se fond dans de vastes champs de blé maigre.

 

Il en éprouvait un malaise. Cette nature était indomptée. Sa  route lui paraissait nue, inachevée.

Il la rêvait, il la voulut, magnifiée par deux files de platanes.

Ses collègues ingénieurs des subdivisions favorisées avaient recréé de véritables nationales 7  dans la Mitidja, en Oranie, sur la côte ; les voyageurs, guidés par l’alignement des troncs chaulés, s’y sentaient protégés et jouissaient en prime du privilège de l’ombre.

Seul un tel habillage pouvait extraire son œuvre de la vacuité et l’imposer vraiment à ce paysage rebelle.

 

Il consulta les agronomes.

Ce n’était pas impossible : telle variété pourrait s’acclimater.

Il faudrait bien sûr planter dans les règles, à la saison idoine ; on devrait respecter la distance optimale au bord de chaussée ; l’écartement entre sujets comme la profondeur des fouilles seraient à déterminer précisément en fonction du sol ; l’orientation des vents dominants ne devait pas être négligée, …

La patience aussi serait de rigueur, autant qu’indispensables des arrosages mesurés et ponctuels et des tailles savantes, pour accompagner les premières années de croissance.

 

Il fit le siège de l’ingénieur en chef.

Pour argumenter, il ne se contenta pas des traditionnels plans cotés, des métrés, des variantes et devis de routine. Il osa aussi des aquarelles qui présentaient, tendancieusement, les mêmes perspectives avant puis après plantations.

Elles lui avaient coûté de longues soirées d’application et une demi rame de papier Canson mais elles étaient irrésistibles et emportèrent l’adhésion du tout-puissant.

Des crédits  furent inscrits pour une tranche de quelques hectomètres de plantations.

 

Quand arrivèrent les plants sélectionnés, la subdivision était sur le pied de guerre car, chapitrant d’abord les chefs-cantonniers puis les tâcherons, il avait su motiver son monde et insuffler son enthousiasme avec ses rudiments d’arboriculture. On se mit à l’ouvrage.

Les journées furent longues mais en un mois, tout était en terre.

Au cercle, les bonnes gens restaient indifférents, sceptiques ou ironiques car les futures frondaisons étaient pour l’heure bien dérisoires et ressemblaient plus à des joncs qu’à des platanes. Il  n’en avait cure : comme pour chacune de ses précédentes réalisations, ils se rallieraient à l’œuvre terminée.

 

Le plus dur commençait car le premier été fut rude.

Sécateur en main, il passait la revue de détail au moins une fois par jour, décelait le moindre flétrissement ; il réfléchissait puis il agissait, ordonnait les traitements, activant hommes, pelles, pioches et citernes.

Il consultait le baromètre, guettait le ciel et se surprenait à prêter l’oreille aux dictons, comprenant mieux soudain les affres des colons anxieux pour leur récolte.

Enfin ce premier cap fut franchi et quand l’automne arriva, les pertes étaient insignifiantes.

 

Les saisons se succédèrent, et les gelées aux siroccos, et les feuilles aux bourgeons, les tailles aux binages, les sulfatages aux sarclages ; et puis, au bout de cinq ans, il respira : les arbrisseaux avaient presque tous atteint (avec deux ans de retard) la taille fatidique de un mètre quarante. C’était, selon les agronomes, le point de non-retour qui garantissait leur survie.

De plus, c’était beau : ce n’était pas le Canal du Midi, pas encore, mais un liseré verdoyant qui  déjà balisait la voie et orientait le paysage.

L’ingénieur en chef en tournée fut charmé en son for intérieur et un compliment faillit même lui échapper.

 

Un mètre quarante, c’est aussi, hélas, la taille idéale pour les badines de chamelier. 

Les caravaniers qui convergeaient vers le marché du lundi pouvaient s’en emparer sans descendre de leur monture, sans même l’arrêter. Ils se penchaient nonchalamment et la tige était arrachée avec sa motte de racines et de terre. L’adolescent platane était vite effeuillé, débarrassé de la terre par quelques chocs sur le talon nu du méhariste ou l’arrière train du dromadaire.

Saisi côté racines, c’était léger, on l’avait bien en main pour guider l’animal en tapotant ses joues bâbord ou tribord, c’était juste flexible pour cingler si nécessaire, à la base sensible de l’abdomen .

 

Il constata que des sujets avaient déserté les rangs et ne fut pas long à en comprendre la cause.

Il réagit sans délai.

Il se posta à l’entrée du champ de foire avec le commissaire et le garde champêtre. Les coupables bien inconscients de la gravité du sacrilège furent immédiatement repérés car peu soucieux de dissimuler l’instrument offert, pensaient-ils, par la providence.

On les sermonna sans trop de conviction devant l’air absent qui accueillait l’énoncé de cette lubie de roumi.

 

Chaque lundi, les rangs s’éclaircissaient et on devait monter d’un degré dans la persuasion.

Pour finir, les coupables étaient arrachés à la bosse de leur dromadaire, conduits sans ménagement au poste pour la journée et la nuit suivante. Le garde champêtre y allait parfois de la trique. Lui-même, outré par l’incivisme, impuissant, douta de sa mission et ne put réprimer quelques coups de pied dans des fesses emburnoussées.

Et il fallait recommencer car les caravanes amenaient toujours de nouveaux nomades ignorant le tabou attaché à ces cravaches et leur destin de platanes (qu’ils n’avaient au demeurant jamais vus).

 

Les Aïn-Beïdiens, indigènes autochtones, assistaient au happening  hebdomadaire.

La plupart étaient discrètement goguenards, convaincus de l’absurdité de sa démarche mais conscients aussi, le connaissant, de la pureté de ses intentions.

D’autres cachaient leur révolte pour ruminer des fantasmes de revanche.

 

Il n’a pas abdiqué.

Il a lutté jusqu’à sa retraite. Il a conquis de nouveaux crédits. Tel Sisyphe, il a comblé les vides, prolongé les alignements. Il a usé de stratagèmes, de buissons d’épineux, de fils de fer barbelés. Il a conçu d’éloquents pictogrammes avec moustachu en chèche derrière des barreaux. Il a fait apposer des pancartes.

Il a mis à l’amende.

Il a fait bâtonner.

 

Rien n’y fit.

Lui retiré, remplacé par un successeur philosophe, les vagues de chameliers ont décimé ses plantations.

Le climat a fait le reste.

 

Quand j’ai refait la route en pèlerinage en 1982, il m’a pourtant été donné de contempler encore, ça et là isolés, comme des dinosaures, une dizaine de platanes chenus, dernières traces du rêve évanoui de mon grand-père.