Eloge de la colonie

 

Roger Curel fait de la défunte colonie un insolite éloge funèbre : des pièces d’un puzzle qu’il aligne dans un faux désordre alphabétique. Toutes sont violemment colorées mais certaines sont floues, se raccordent mal et il doit en manquer pas mal. Mais la prose lyrique a un souffle qui nous fait respirer sans mélancolie l’entêtant parfum de l’Algérie coloniale moribonde tandis qu’on croit entendre battre le cœur d’un homme singulier, résonner ses passions pour sa terre et sa mer, pour les femmes, pour la justice et la liberté. Ça et là, s’épanchent ses colères ou affleurent les fêlures de son enfance.

Curel nous ramène aux lieux du passé, dessine des silhouettes familières et ressuscite des sensations oubliées ; derrière l’anecdote, revit l’Histoire de nos quelques décennies posées sur l’empilement millénaire de races et de religions.

Depuis la grande poste, croisée emblématique de nos chemins, on part au bled, vers le chott Chergui où l’on traqua vainement les eaux dilapidées, vers Tigzirt où Moby dick, le grand méro blanc, croisait au large ; on s’introduit dans les boxons, huppés ou bien rustiques.

On  croise plusieurs sous-macs, des anisettomanes, un curé lubrique, un charretier retors maître ès-fourbis, tonton Marcel, des petits Cerdan, sans oublier les fidèles : un mauvais ange et le Fils du Père.

On retrouve le grincement du tram devant le Parc de Galland, les rais de lumière de la chambre en désordre, l’odeur du matin quand la porte-fenêtre s’ouvrait sur le balcon de fer et sur la mer étale, la saveur de la part de galette offerte par un fellah, le flot de sang des moutons égorgés de l’Aïd, les pimpignons dans le méro.

Après les maréchaux des rampes et des marchés couverts, les américains débarquent et l’amiral descend mais les arrivistes s’affairent, le grand vent se lève, les galonnés se trompent et trompent énormément, Zora danse la java.

Et puis l’indépendance, les meubles à l’encan, la horde hallucinée des chiens abandonnés, le cocktail fliqué au Palais d’été libéré, Boum-Boum nique BB, les affairistes arrivent.

Au bout, le retour ailleurs, sur le trottoir de la Canebière un harki balaye sa vie, Enrico Gésina roucoule, les concierges marseillaises râlent avant que Madame Escobar, leur consœur oranaise, revoit Santa-Cruz. …

A chaque acte, Polichinelle et Colombine saignent pour de bon et les cadavres s’amoncellent. Curel, sorti des rangs, est du mauvais côté des fusils, celui de l’espérance et de l’amitié. La première sera déçue et la seconde assassinée, des questions restent sans réponse.

Mais il a vécu, et il dit qu’il ne regrette rien.