L’enfant de la Toussaint

En 1954, le médecin ne put fleurir la tombe de son père.

La veille de Toussaint, après souper, on l’avait arraché à son journal. A la porte, un gaillard tenant par la bride un mulet essoufflé, lui demandait d’intervenir : la femme de Hassan Boumaza Chérif, son frère, accouchait, il fallait l’aider. Pendant que le médecin vérifiait et complétait sa trousse, il expliqua qu’un neveu l’attendait à douze kilomètres dans le grand tournant de la route de Boukaïd, avec un autre mulet pour rejoindre la mechta des Ouled-Rachid.
Au virage convenu, le neveu et le mulet étaient au rendez-vous. Juché sur l’animal qu’il laissait gravir l’interminable raidillon, seul dans la nuit silencieuse de l’Ouarsenis, il ne pouvait se déprendre d’une certaine anxiété. Il n’avait jamais beaucoup aimé la gynécologie et encore moins l’obstétrique. Au début de son externat, à la maternité de l’hôpital Mustapha, il avait été confronté à l’hémorragie interrompant soudain un accouchement qui s’annonçait sans histoires. Il avait fallu réagir très vite : plonger la main, palper les viscères, reconnaître les organes de la mère, ceux de l’enfant, discerner la lésion ou la tumeur, réfléchir, diagnostiquer, décider, agir. A l’arrivée, tout le monde s’en était bien tiré, le bébé, la mère et l’externe, mais il y avait le patron à proximité, les infirmières, les collègues et tout le matériel du service. Que ce serait-il passé s’il avait été seul dans un gourbi ?
Encore beaucoup d’enfants arabes naissaient sans son office. Ne l’appelaient systématiquement que les riches évolués. Les autres, comme sans doute cette nuit, ne lui réservaient que les cas difficiles qui s’éternisaient, quand les matrones apparaissaient ou s’avouaient dépassées. Il ne découvrait alors les parturientes qu’au terme de la gestation, sans rien connaître de leurs antécédents médicaux ni des circonstances et du déroulement de la grossesse.
Il croisa dans la courette le père qui le salua sobrement et il pénétra dans la maison.
Eclairée par une lampe à pétrole, sa patiente lui apparut jeune avec, sous les cheveux collés par la sueur, de beaux yeux sombres agrandis par la fatigue, avec des jambes lisses, minces mais vigoureuses. Elle était accroupie selon l’usage, suspendue les bras tendus à un trépied rustique par une corde sur laquelle elle se halait en ahanant pour aider ses efforts.
Il interrogea d’abord la matrone. La mère avait moins de vingt ans, c’était son premier bébé, le travail avait commencé le matin, elle était dilatée mais ne parvenait pas à se délivrer.
Ensuite seulement, il ouvrit sa trousse et allongea la femme sur la natte. Auscultation et tension normales ainsi que la position du fœtus : il attribua la difficulté d’expulsion à la conformation étroite du bassin et à la primiparité ; elle était épuisée mais les contractions périodiques restaient vigoureuses et il préféra différer, et si possible éviter, la piqûre de stimulant musculaire qu’il administrait souvent aux multipares aux utérus fatigués. Il appliqua simplement un antiseptique local puis rendit la patiente à la matrone qui l’aida à reprendre sa place sous le trépied.
Il avait su tacitement composer avec ces sages-femmes coutumières en leur ménageant ouvertement une marge d’initiative mais sans rien abandonner en fait de sa responsabilité sur l’essentiel. C’était moins le fait d’une habileté préméditée que d’une inclination de son caractère, sceptique et modeste, qui le portait à se méfier des certitudes tout en respectant les traditions. Cette position accroupie contrevenait certes aux dogmes en vigueur mais elle avait cours depuis tant de générations … ; de plus, elle n’était à son sens pas complètement dénuée d’avantages sur les plans anatomique et mécanique. Beaucoup de ses confrères étaient moins tolérants et tenaient à affirmer, parfois rigoureusement leur primauté. Tel ne répugnait pas à gifler la matrone ou les femmes de l’entourage dès que la tension montait et que l’hystérie menaçait.
Prenant ses distances en apparence, il n’en restait pas moins concentré, attentif à toutes les manifestations cliniques du douloureux combat intime : couleur des lèvres, essoufflement, pouls, fréquence et énergie des contractions, dilatation, … . Il n’avait pas oublié les péripéties de l’hôpital de Mustapha et savait que tout pouvait basculer brutalement. Il était prêt. Il sentait que son regard, ses quelques gestes, son attitude, sa seule présence insolite en ce décor sécurisaient la femme en gésine et la matrone.
Des heures passèrent ainsi … De temps à autre, des femmes apparaissaient, questionnaient à voix basse et la matrone répondait, commandait de l’eau, des linges, une autre lampe. A deux reprises, on lui amena dans des verres douteux des cafés trop sucrés qu’il but d’un trait en remerciant d’un regard. Jamais il ne regarda sa montre. Il avait bizarrement une perception précise de la place minuscule qu’occupait dans le cosmos cette pièce faiblement éclairée, seul lumignon dans les cèdres sombres de l’immense versant plongeant sur le Chelif puis les collines au Nord et, au delà, la Méditerranée.
Il se décidait à intervenir pour hâter le processus quand les choses se débloquèrent spontanément. Il ouvrait sa trousse pour extraire la seringue et tenir les forceps à portée quand une plainte plus aiguë, presque un cri, s’entendit : dilatation accrue et apparition de la tête. Il ôta la femme du trépied, l’étendit de nouveau sur la natte. Il repoussa doucement en les désinfectant les parois de la vulve et extirpa enfin un garçon chevelu à la poitrine bombée qui se contracta puis émit un vagissement aigu et prolongé ; la mère exténuée esquissa un imperceptible sourire. La matrone entrouvrit brièvement la porte et annonça cérémonieusement un « tfoul ! » (garçon) à transmettre au père.
Il enveloppa l’enfant dans un linge blanc qu’il avait apporté, le palpa, ausculta la vie qui s’était mise en marche, contrôla bouche, oreilles, narines, articulations et préhension et surtout il nettoya minutieusement les yeux pour les protéger. Il tendit le bébé à la matrone et retourna à la mère pour l’aider à se détendre et à délivrer le placenta dont il contrôla méticuleusement l’intégrité. Il la désinfecta avant qu’elle soit lavée, que ses cheveux soient retressés et qu’on la revêtisse d’une longue robe neuve extraite du coffre. Alors seulement on lui offrit son fils qui avait été rituellement traité au henné dans les paumes et les plantes, avec du khol autour des yeux puis enroulé étroitement dans des bandes lui enserrant le corps, les bras et la tête.
Sorti dans la cour il s’aperçut qu’il était en nage et que le jour était levé.
Le père, qui n’affichait pas ses sentiments, lui régla les honoraires réglementaires de quelques billets extraits d’une liasse repêchée dans les profondeurs de son burnous.
Demandant le nom à inscrire sur le formulaire de déclaration à la commune mixte, il s’entendit répondre : « Boumaza Chérif Nasser ». Ce prénom incongru le surprit, l’agaça. Qu’avait donc à voir cet innocent dormant ensaucissonné avec le fringant colonel égyptien qu’il ressentait vaguement hostile, maléfique ?
Le soleil était déjà haut quand il reprit le volant. Il n’avait pas fermé l’œil mais le ciel était clair, il faisait frais sous les chênes, le moteur tournait rond et il se sentait euphorique.

Il était tard pour rejoindre le cimetière de Blida. Il irait visiter son père le dimanche prochain ; bien qu’il la sache vaine, cette quête d’une impossible rencontre lui tenait à cœur. Il regrettait seulement de manquer toute la parentèle endimanchée qu’il aimait bien rencontrer, rituellement assemblée chaque année autour des tombes rivalisant de chrysanthèmes. Nasser, le petit chérif qui descendait, peut-être, du prophète et qui avait si vaillamment hurlé au petit matin méritait bien ce sacrifice ! Il y aurait bien des Toussaints encore pour retrouver les vivants et les morts.
Il ignorait alors que cette journée serait tragique et que sa vie dévierait du cours prévu.