La guerre des civils

In memoriam Lucky Starway

Pendant sept ans le vacarme a retenti

Les mitraillettes, les pistolets, les bombes, les couteaux, les gégènes n’ont pas chômé

Des hommes épuisés ont gravi, dévalé, couru, ils ont « ouvert le feu », ils ont traqué, fui, poursuivi

Ils ont saigné, ils ont été blessés, mutilés, brisés

Beaucoup, beaucoup, hélas ont été tués, si jeunes

Les femmes et les enfants et les vieux n’ont pas été épargnés

Le front, la mort étaient partout

Dans le djebel et au coin de la rue.

On a rusé, commandé, obéi, trompé, comploté, trahi, vengé, humilié, manipulé, égorgé, exécuté

On s’est passionné, on a manifesté, on a écrit, on a chanté, on a brandi bleu-vert-blanc-rouge.

Mais, tous les matins ou presque, le pain était cuit, l’électricité s’allumait, l’eau coulait

Tous les jours l’autobus et le train partaient, à peu près à l’heure

Les toubibs auscultaient, désinfectaient, pansaient

La plupart des champs étaient labourés

On vendait des chemises

On achetait son journal.

Car, pendant sept ans, des maçons ont empilé des tuiles ou coulé du béton

Des employés se sont pressés vers leur bureau pour remplir des formulaires

Les gaziers électriciens sont partis tôt rétablir les lignes

Les facteurs ont distribué, dans tous les quartiers

Les VRP ont circulé

Les cantonniers ont damé au fond de gorges sinistres

Les fellahs ont moissonné

Les sous-préfets ont organisé, présidé

Les sages-femmes se sont relevées pour enfiler une cape et courir dans les rues désertes du couvre-feu.

Ils ont eu des angoisses, des frayeurs

Ils l’ont échappé belle.

Pas tous

Certains y ont laissé leur peau

Ils étaient héroïques sans le savoir, sans le vouloir.

Ne les oublions pas.