Nice, 8 juin 1998

 

Cher Rachid

 

Tu as donc appris la mort de mon père.

Ta lettre m’a touché, fait plaisir et profondément attristé à la fois : je savais que ton père nous avait quittés mais j’ignorais combien il avait souffert de cet horrible cancer. En te lisant, j’ai immédiatement revu son sourire le jour où il m’a appris à dépiauter avec un caillou les amandes cueillies dans votre cour. Tu te souviens que nous visitions ensuite l’amandier chaque été et que chaque fois, il faisait semblant de râler !

 

Pour répondre à tes questions, Papa n’a pas souffert : il est mort dans son sommeil d’un nouvel infarctus apparemment déclenché par la grippe, très mauvaise cette année ici. A vrai dire, je crois qu’il attendait, qu’il souhaitait même, la fin depuis la mort de Maman. Il n’était pas malade mais fatigué par son age. Et puis, depuis sa retraite en 1969, malgré l’agrément et le confort de sa vie, de notre vie, il ne s’est jamais vraiment senti chez lui à Nice.

Tu as raison : consolons-nous en pensant qu’ils auraient pu y passer tous deux bien avant, ensemble, à Cassino, ou, séparés, pendant les événements (la guerre de libération, comme tu dis). Ce n’était pas écrit !

Il a été incinéré (ça se fait ici de plus en plus) et je dois jeter l’urne à la mer, dès que j’en aurai le courage. Il ne reposera donc pas avec ses parents et ma sœur dans le caveau d’Azazga que nous avions visité avec ton père quand je suis retourné au village en 1982. Merci d’y faire un tour quand tu pourras et de me dire, en vérité, s’il existe toujours.

 

Bien sûr que je reviendrai comme tu m’y invites, dès que les choses se tasseront chez vous. Tes allusions à la situation sont terrifiantes. Quelle angoisse ! Ces communiqués qui continuent de tomber semaine après semaine. On ne peut vous oublier.

J’aimerais  amener ma fille (30 ans déjà), qu’elle voit enfin le village, la maison et les gens. Je lui ai d’ailleurs envoyé une photocopie de ta lettre : venant d’un ancien fellagha, elle l’aidera peut-être à comprendre que tout n’était pas ou noir ou blanc, comme nous l’avons d’ailleurs cru nous-même à son age. Elle voit hier avec les lunettes d’aujourd’hui, c’est normal. Il faut avoir 60 ans comme toi (comme nous) pour distinguer en Papa le maire pas tendre, de l’instituteur et de l’entraîneur de foot. Tu me dis que ma sage femme de mère t’a mis au monde ; c’est vrai de quelques centaines d’Azazguis, sauf de moi d’une certaine façon !

 

Tu remercieras Kader pour ses condoléances et passeras le bonjour à Boualem. J’ai, à plusieurs reprises vu son neveu qui travaille à Clermont-Ferrand et s’arrête parfois pour me laisser deux paquets des cigarettes algériennes que nous fumions en 82.

Je revois souvent André qui habite à deux pas et que je rencontre chez Esposito. Il a pris un sérieux coup de vieux mais sur le fond il n’a pas changé et serait, s’il en avait la force, toujours prêt à la bagarre comme à l’école.

 

En te quittant et en attendant, inch’Allah, de nous revoir bientôt au bled, me revient encore l’image de ton père le jour où nous avons été le chercher à Maison blanche au retour de la Mecque ; tu m’avais dit : « il ne touche pas le sol !».

Avec toute mon amitié pour ta famille et pour toi.

 

 

 

                                                                                  Jean-Michel