Les chemins de la mémoire

Par Jean-Paul Follacci

 

 

Tôt sur le pont pour voir la côte poindre à l’horizon, doubler la passe et regarder la ville blanche émerger lentement de la brume du petit matin.

 

J’ai attendu vingt ans de retourner en Algérie.

 

En 1982, une opportunité professionnelle m’a décidé et je me suis embarqué, non sans quelques états d’âme.

J’avais préféré le bateau, voulant prendre à l’envers le chemin de l’exil. J’en attendais des émotions extrêmes, j’y étais préparé mais elles ne furent pas vraiment au rendez-vous.

Pourtant, j’étais tôt sur le pont pour voir poindre la côte à l’horizon, j’ai vu la ville blanche émerger de la brume et, après la passe, j’ai cru reconnaître, sur la jetée Nord, les blocs plongeoirs où nous avions nos habitudes. Mais l’émotion était curieusement absente ; un sentiment de banalité, de quotidienneté allègre dominait : l’ascenseur, le boulevard Carnot, j’y étais passé encore la veille, je ne m’en étais jamais éloigné, j’y étais depuis toujours et pour toujours.

On ne peut pourtant ignorer la marche de l’Histoire : au premier contact, la pilotine arborait le drapeau vert et blanc, les européens font défaut, à peu près en tout les arabes les ont remplacés, la foule s’est densifiée et l’entretien n’est plus ce qu’il fut ; certaines enseignes se lisent de droite à gauche ...

Malgré cela, parcourant la ville de la rue d’Isly au Télemly, devant la grande Poste, l’immeuble des parents, l’école, le lycée, je me sens très simplement chez moi, rendu, sans euphorie ni regrets. C’est un jour ordinaire : le soleil chauffe, les adultes sérieux vaquent à leurs occupations, les gamins déconnent, les visages, les faciès me sont familiers ; le port et la mer bleue sont là, immuables au bout des escaliers ; quelques chibanis du bled méditent immobiles sur les bancs du square.

Des distorsions apparaissent cependant par rapport aux souvenirs.

La mythique rue Michelet me semble aujourd’hui bien rabougrie ; les Champs-élysées  de nos adolescences n’étaient donc qu’une rue de Vaugirard !

Inversement ce matin, l’ordonnance haussmannienne du front de mer avec ses voûtes, ses arcades, ses édifices monumentaux m’est apparue magnifiée au soleil levant. Son aspect grandiose m’avait auparavant totalement échappé, éloigné que j’étais alors de toute préoccupation urbanistique.

Ces différences de perception, de perspective n’affectent pas ma sérénité, presque décevante.

Je grimpe les escaliers de l’Université. Comme naguère, les étudiants bavardent assis sur les balustrades de la cour d’honneur ; j’imagine, narquois, qu’ils vont aller vite relire un polycop à la bibliothèque avant d’entrer en cours dans la petite salle de géologie et puis soudain mon cœur se serre, se soulève et bat la chamade : c’est cette petite vitrine, là, avec son méchant grillage inchangé. Dans ce couloir, on guettait en fanfaronnant le « garçon » en blouse blanche qui surgirait pour punaiser, sur une liste manuscrite qu’on lirait dans la bousculade, les résultats des examens qui tranchaient dans nos destins.

L’émotion m’a gagné à l’improviste, déclenchée par un détail et une ambiance inattendus et a priori insignifiants.

 

Et ce sera ainsi durant tout le voyage.

Je serai en paix à Aïn-Tagrout devant la maison natale de mon père, devant la mienne à Aïn-Beïda et même au cimetière de Blida dans le carré où reposent ma sœur et six générations de ma famille maternelle.

J’aurai pourtant la gorge serrée par des spectacles inessentiels, des ciels, des lumières, des sensations furtives,  ténues : l’odeur de la boutique d’un vannier de Dellys, l’envol d’une cigogne dans les blés verts des hauts plateaux, au Chenoua le clapotis du petit matin, des marnes rouges érodées, une khaïma dans un champs, sur les bras nus la fraîcheur descendue des dernières neiges du Djurdjura et l'enfance soudain ressurgie dans le sourire d’un ami kabyle.

 

J.-P. F. 2001