L'Arménien fantôme de Canasson

Texte de Jean-Paul Follacci  -  Dessin de Jean Brua

 

 

 

 

 

Ce jour d’octobre 1953, ramassant les fiches de renseignements qu’il avait demandé à ses nouveaux élèves de Première, Monsieur Delabarre reçut celle d’un certain Albert Lodévian né le 14 septembre 1938 à Boghari.

Tout au long du premier trimestre, Lodévian parut assidu : une voix forte répondait « présent ! » à chacun des appels occasionnels  du professeur … mais il s’était malencontreusement absenté le jour où il fut appelé au tableau pour conclure la démonstration d’un théorème de géométrie.

Il rendit ponctuellement ses devoirs, obtenant, comme pour les interrogations écrites, des notes médiocres mais non catastrophiques.

Lors du conseil de classe en fin de trimestre, après réflexion, Monsieur Delabarre se résolut à ne rien tenter ni pour défendre ni pour contrarier l’inscription au tableau d’honneur de cet élève somme toute assez terne qui n’avait de saillant que son écriture très appliquée : il se rallierait à l’avis majoritaire de ses collègues des autres matières.

Il fut très surpris d’apprendre que ces derniers, comme l’administration, n’en avaient jamais entendu parler, flaira la supercherie et n’insista pas.

à la rentrée de janvier, soupçonneux, il procéda à  un appel d’un ton détaché. Au nom de Lodévian, personne ne répondit.

Du regard il interrogea la classe sans trop de conviction et ne rencontra que des têtes baissées, quelques mines angéliques et  le rire étouffé des deux indécrottables du fond.

 

Lodévian s’était évaporé, la mystification avait assez duré !

 

* Surnom de Monsieur Delabarre, professeur de mathématiques, ce qu’aucun Gautierain des fifties n'a pu ignorer.

 

J.-P. F. mars 2006