Solal et les pieds nickelés

 

 

Petit billet d’humeur plaisante où la clinique Solal se trouve bien involontairement à la croisée des chemins entre un marchand de bli-blis, la bande des Pieds nickelés, votre serviteur, et une bicyclette bleue venue d’un autre continent.

 

(emprunté à Louis Forton)

 

par  Jean-Louis Jacquemin

 

 

 

 

Un Alien

 

Je sais bien que ça ne se fait pas dans notre  milieu  mais je ne suis pas né à la clinique Solal.

Pour cet évènement d’une certaine importance, mes parents m’avaient inventé un environnement exotique :

Je suis donc né à Oran, où ils résidaient à l’époque, dans l’excellente clinique du Docteur Larribère, 8 square du souvenir, ce que ne me pardonnait pas mon ami Marc Gasser dont les parents tenaient, dans la même ville, la non moins renommée boutique, en tous points concurrente.

Je plaide non coupable on ne m’avait pas consulté.

 

O Solal mio!

 

Solal était à Alger la clinique familiale.

Là aussi, on aurait pu choisir « l’autre », tout aussi bonne.

Mais Duboucher opérait à Solal et mon père ne jurait que par lui.

La plomberie familiale se réparait donc chez Solal.

Je devais souffrir de ce handicap néonatal dur à surmonter à Alger.

J’inventais un moyen détourné de me faire estampiller « Solalien » bon teint :

Une bonne petite opération !

 

Le sens de l’à-propos

 

Histoire de faire mousser l’événement et de corser la sauce je fis fort sur les détails :

Vous-vous souvenez du drame qu’était à l’époque le fameux concours d’entrée en sixième ? On tremblait (les parents surtout) bien plus qu’au Bac.

Toute la vie, paraît-il, en dépendait :

Avec, c’était la robe du médecin ou de l’avocat ;

Sans, c’étaient les bli-blis vendus à la sauvette sur un pliant rue Michelet.!

Je n’étais pas trop mal classé dans mon école mais ma famille, majoritaire en enseignants de tous poils, mourrait néanmoins de frousse et me surveillait comme un yearling avant l’« Arc de Triomphe ». Il faut dire que, volontiers fantaisiste, j’étais capable du meilleur comme du pire.

à huit jours du concours je me mis brusquement à m’étioler pour prendre un teint de papier mâché. J’étais la proie de gargouillis subreptices, de délicatesses d’entrailles et de coliques pas franches du col, et même pas franches du tout, que mon cousin aîné, déjà avancé à Gautier, attribua triomphalement à la « Sainte Pétoche ».

Je t’en foutrais !…

Le benzonaphtol et le marinol, les deux armes de première ligne de ma grand-mère, faisant long feu à restaurer ma tuyauterie et ma bonne mine, mon père, sollicité, se pencha dès le soir sur mon abdomen, tandis que mon cousin, toujours sadique, brandissait avec jubilation en arrière-plan le détesté thermomètre.

Las ! l’auteur présumé de mes jours était soudain préoccupé.

Un fils de deux médecins connaît, même à 10 ans, les rites tribaux de la palpation.

C’était pas net mon histoire.

J’avais pas le point de « mal burné » (Mac Burney) mais j’avais « une petite défense », tout de même, avec une « sensibilité diffuse à la décompression » et la « fosse iliaque droite un peu empâtée ». Le thermomètre familial affichait 37,9 : un net fébricule !

Appendicite plus que probable !

La torpide en plus, la sournoise !

 

Branle-bas de combat

 

Consternation familiale ! c’était la Cata !

La cata d’abord pour le « pauvre petit » qui allait devoir « passer sur le billard » !

Mais ça, on espérait le sauver...

La cata absolue par contre, d’une défaillance prévisible au concours : le tréteau à blis-blis se rapprochait dangereusement.

En attendant je devenais intéressant :

Et que je t’installe au lit dans une bonne chambre avec la cheminée qui flambe et tout (celle de ma cousine déménagée d’office)…

Et que je te soigne aux petits oignons...

Et que je te mets au régime : bouillon de légumes très léger (ouille ! ça c’est moins bien !).

Bien entendu, dès le mot appendicite prononcé, la visite de « Duboucher » avait été programmée et comme c’était un homme fort consciencieux, il passa dès l’après midi alors que sa journée de chirurgien était bien loin d’être terminée.

 

Un Grand Bonhomme

 

Mon père parlait toujours de Duboucher avec ce mélange d’admiration, de tendresse et de respect qui caractérise en médecine l’attachement qu’on conserve vis à vis du « Patron » dont on a été l’élève à l’hôpital et qui vous a marqué.

J’étais donc prêt à être impressionné.

Je le fus, mais pas dans le sens prévu.

Duboucher poussa la porte et entra dans ma chambre avec son bon sourire et mon père sur les talons : « Alors c’est ce jeune-homme qui a de petits soucis ? ».

Avec lui pénétrait dans la pièce une aura de bonté, de solidité tranquille, de sûreté, et de compassion sans mièvrerie, qui générait une confiance immédiate et instinctive.

Duboucher avait vraiment un bon visage, clair et lumineux, et sa moustache blanche, comme la couronne de cheveux qui soulignait sa calvitie auraient pu lui donner l’air seulement débonnaire si l’extraordinaire éclat de son regard clair (je le vois bleu pâle dans mon souvenir mais l’était-il ?) et l’énergie maîtrisée qui se dégageait de ses traits et de sa personne, n’avaient, dès le premier coup d’œil, souligné un caractère d’exception et affirmé la stature d’un grand bonhomme.

Duboucher respirait un tel calme, un tel professionnalisme, que l’appréhension devant le danger du geste chirurgical s’effaçait. Mais restait l’acte lui même dont on se serait passé !

Il s’approcha de moi et palpa mon abdomen avec des gestes encore plus doux et plus précis que ceux de mon père, ce qui était difficile. Je comprenais pour la première fois l’expression « main de chirurgien ».

« Mon cher votre diagnostic est parfait, c’est un appendice, il n’y a aucun doute, et il est subaigu… Bien sûr, je préférerais « yaller»… ça ne gagne jamais rien à attendre…. Mais il n’y a pas non plus de signe d’urgence chirurgicale… Vu les circonstances… Et comme ça a l’air de se tasser un peu… On peut sans doute tenter, en surveillant quotidiennement, de le mettre sous sulfamides (on était en 48, les antibiotiques en routine c’était pour demain) et de faire traîner l’intervention quelques jours. On l’opèrera à froid quand il aura réussi son entrée en sixième, ce sympathique garçon ! Je repasserai demain ».

 

Vertus de la petite reine

 

Duboucher m’inspirait confiance, certes, mais tout ça ne me plaisait pas des masses. J’allais me taper le concours (je fouettais un peu, malgré tout..), et par dessus le marca, l’opération !

En plus ce serait le concours « patraque » et l’appendoche « à froid » :

La totale !

Je faisais la tête que mon grand–père appelait du « chevalier à la triste gueule ».

Le marchand de bli-blis, dans l’ombre, ricanait en brandissant ses cornets de papier journal. ça ne pouvait pas durer.

Il fallait me re-motiver.

La famille qui, je dois le reconnaître, n’employait le bâton qu’en tout dernier recours, était experte et pas avare au maniement de la carotte.

Il avait été débattu en conciliabule familial discret que si « le petit » passait sa sixième il serait sans doute temps de lui acheter son premier vélo. Bien sûr, pour conserver la valeur éducative et l’impact évènementiel de cette récompense, on ne m’avait pas prévenu.

Mais là il y avait urgence.

Le vélo passait au chapitre des mesures « préventives ». Il était temps de l’agiter devant mes yeux. Et un beau. Chromé et tout. Un vélo à passer la sixième en surmultipliée.

 

La Bicyclette bleue

 

Première chose, trouver le vélo.

Me faire le coup du vélo potentiel c’était aller droit à l’échec.

Il fallait un vélo bien vivant. Un vélo piaffant d’impatience.

Et il fallait faire vite. On était arrivé à J-5. Enfin même, presque à J - 4.

Or à Alger en 1948, juste après la guerre, trouver un vélo, taille cadet, de marque (donc venant de France), disponible sous 24-48 heures, c’était pas à chercher dans un cornet d’oublies !

Même commandé à «Saint Tintenne» sur le catalogue de la Manu (8 semaines de délai...), c’était pas pareil qu’un neuf, là, tout de suite.

Heureusement il y avait Jean Degueurce, le cher ami d’enfance de mon père, avec Pierre Léo(nardon) et Jean Despar(mets). Jean Degueurce importait les plus beaux jouets d’Alger, ainsi que les rutilantes automobiles à pédales Euréka, et des vélos junior et cadets, modèles garantis pour petits princes.

Jeannot pouvait pas laisser tomber mon père sur ce coup là.

Justement il avait reçu un vélo, taille cadet, bleu métallique (c’était rare à l’époque) superbe, avec double freinage, le guidon forme berceau (à la riche), le phare chromé, la dynamo, la trousse en cuir naturel, le porte-bagages, la pompe inox grand luxe, les gardes- boues en alu nervurés, les rayons nickelés, et tout et tout et tout… Un vélo pour Prince Abdallah.

De quoi mettre plusieurs longueurs dans la vue au marchand de bli-blis.

Il l’avait commandé pour quelqu’un de « l’intérieur » (sûrement un « riche colon ! ») mais il pouvait faire patienter. Il voulait bien le garder au chaud quelques jours !

 

Et même bleue « carotte »

 

La famille (qui malgré tout compatissait à mon malheur) organisa un « happening » bien mis en scène : pour me consoler de toutes ces misères et pour m’encourager à triompher de l’obstacle dans ces circonstances malheureuses, elle avait décidé de m’offrir un BEAU vélo, mais alors là… Un BEAU ! Un vrai vé-lot de consolation. (nettement au dessus des prévisions initiales).

Il était là. Il était bleu. Elle l’avait touché. Elle l’avait retenu…

Et elle n’avait pas envie de le rendre pour cause d’échec.

Pour l’amour du ciel ne parlez pas de malheur ! D’échec il n’en était plus question !

J’étais déjà beaucoup mieux…

Je révisais la règle des participes et les fractions comme un malade.

Et dix fois par jour il fallait qu’on me le décrive, ce vélo : le cadre bleu métallique (on disait pas encore métallisé), le guidon soi-soi, le double freinage... (et la selle ? Comment elle est la selle ?)…

 

Compte à rebours

 

En attendant mon père, soucieux, vérifiait mon bide et ma température trois fois par jour et Duboucher passait, lui aussi, l’après-midi, pour vérifier. ça ne leur plaisait qu’à moitié, je sentais, ce plan à double détente et ce parachute à ouverture retardée.

Ils n’aimaient pas ça, un ventre chirurgical en suspens sous traitement médical...

Mais il fallait faire avec : l’avenir d’un futur confrère était en jeu !

J’avais une journée entière d’épreuves à passer au lycée Gautier.

Il fut décidé que je rentrerai à Solal dès le lendemain pour être sur place, avec une intervention programmée le jour suivant, dès potron-minet.

On m’aurait demandé mon avis j’aurais volontiers zappé l’intervention  « à froid » (je ne sentais plus rien) pour passer directement au chapitre bicyclette. Mais j’étais déjà sensible à la raison médicale. Je leur faisais confiance… (l’hérédité...).

 

L’école des pères...

 

Le matin du jour J je me trouvais à huit heures moins le quart au milieu d’une foule de pères accompagnant, comme le mien, leur garçon, et descendant la rue Hoche en procession manifestement émue et recueillie comme à un pèlerinage. Je l’ai déjà raconté en épilogue de mon écran sur l’école Daguerre.

Je découvrais ce porche et ses verrières en quart de cercle qui allaient pour moi devenir mythiques et fus happé par l’appel. La cour me parut démesurée et froide, les couloirs interminables, les salles immenses et moi bien petit, assis tout seul à mon banc...

La famille m’avait équipé de plusieurs plumes et stylos de rechange, de buvards, de règles, de crayons et gommes etc.. une vraie panoplie mais tous les petits camarades autour de moi étaient pareils. On aurait pu réécrire la Bible...

La filière bli-blis, manifestement n’attirait personne !

 

Le début d’une longue série

 

Pour ma première journée dans cet établissement imposant, j’allais passer le premier examen de ma vie - un concours de surcroît ! - ce qui finalement ne m’impressionna pas plus que ça, tant on m’avait fait peur avec.

Cruel, quand j’y repense, de confronter des gosses de dix ans avec le stress et l’enjeu d’un concours vital pour l’évolution de leur vie. De sélectionner si tôt.

C’était dissuasif pour les moins favorisés.

Mais c’était la règle à l’époque en France : le lycée pour les uns, le certif et l’apprentissage pour les autres. En Algérie s’y ajoutait l’inconvénient supplémentaire de creuser l’écart entre communautés.

Je me trouvais donc confronté pour la première fois avec ce mélange de frousse dominée, d’esprit tendu par la volonté, de concentration presque douloureuse, et de vigilance lucide que nécessite le passage d’un examen ou d’un concours.

Autant m’y habituer tout de suite, j’en prenais pour trente ans !

C’est finalement mon grand-père qui avait eu le dernier mot, juste avant que je parte :

« N’oublie pas Gratacap - c’était un des surnoms amusants qu’il me donnait volontiers - passer un concours c’est comme affronter une passe difficile en mer : tu gardes ton calme, tu gardes la tête froide, tu tiens bien la barre et tu ne relâches pas ton effort d’une seule seconde avant que ce ne soit terminé. » Cher grand-père...

Pour la première fois aussi, je ressentais le côté inhumain d’une épreuve sélective.

Pas de camarades mais des concurrents. Pas de maîtres attentifs et chaleureux mais des surveillants glacés et vigilants. Pas d’interlocuteur sensible mais une feuille (jaune paille, je m’en souviens) indifférente, froide et impersonnelle.

Deniers vestiges de l’école, j’écrivais pour la dernière fois à l’encre violette et à la plume, soigneusement, en soulignant à la règle.

A midi, pour la pause déjeuner, j’eus droit à la maison, à des égards de champion avec toute une camarilla affairée autour de moi. A seize heures, épreuves terminées, on me ramena à la maison en voiture (s’il vous plaît !) et on fit le bilan.

Ma grand-mère confirma que mes brouillons de maths étaient corrects (ouf !), à la dictée, d’après ma tante, j’avais théoriquement zéro faute, le reste allait à peu près.

Dans le landernau on commençait à respirer.

Bien sûr j’étais soulagé moi aussi, mais je n’oubliais pas cette foutue clinique qui maintenant réclamait son dû et me faisait de l’œil en disant : A demain mon gaillard !

 

Entrant à Solal

 

Il fallait bien que je me la tape, cette opération dont momentanément je ne ressentais plus du tout la nécessité.

J’entrai donc à Solal dans la fin de matinée du jour J+1, expérience toute neuve.

J’ai le souvenir d’un grand bâtiment des années trente, peint en ocre jaune clair, faisant le coin entre la rue Claude Debussy et la rue Louis Roumieux, avec un portail en fer forgé assez majestueux, et, en fronton, un bandeau vertical avec les lettres CLINIQUE en relief. Ou peut-être même SOLAL, je ne vois plus très bien. Au dessus du portail il y avait, au second me semble-t-il, un petit balcon correspondant à une chambre qui fut la mienne.

Je ne me souviens bien que du hall d’entrée et de cette chambre.

Grâce à cette porte-fenêtre et ce balcon, elle était agréable. On m’y installa confortablement. Toute la clinique défila car mon père y connaissait tout le monde.

L’infirmière chef, aimable, efficace, autoritaire et précise présida à ma préparation.

Pour l’instant, tout allait bien : la famille avait entassé une pile de livres neufs sur ma table de chevet qui sentaient encore bon la librairie et qui venaient, juste à côté, de l’excellente maison à Nostre Dame où ma tante et ma grand-mère avaient leurs habitudes. De mémoire, "Croc blanc" et "En pays lointain" de Jack London, "Nomades du nord" de James Oliver Curwood , "Surcouf, corsaire du Roy" (dégoté par mon grand-père) et "Contes et Légendes du Far-West". Et même "Typhon" de Joseph Conrad que je ne lus que plus tard. Choix éclectique. C’était l’époque où je dévorais les livres et la famille en profitait pour me faire engranger une solide culture.

Duboucher passa en sortie de salle d’op, en sarrau et calot et je lui trouvais tout d’un coup l’air très-très chirurgien.. Brr ! Dernière vérification avant démontage !

Il me semble qu’on me donna un tout petit quelque chose pour m’aider à dormir et je m’endormis avec des sentiments mitigés.

 

Le jour le plus long

 

Sentiments mitigés aussi pour le réveil au petit matin et le transport en salle d’opération à l’étage inférieur. A défaut de la bicyclette bleue j’empruntais la « bicyclette » de la clinique, terme par lequel les infirmiers appelaient le chariot de transport.

Couloir, ascenseur, bloc…

Puis la table d’opération avec le scialytique dans la figure (ce qui est moins agréable que de l’avoir derrière la nuque) et les visages masqués, sombres et presque grimaçants, en contre-jour, au dessus de moi. Juste le temps d‘entendre quelques mots amicaux et rassurants de Duboucher et l’anesthésiste qui dit : « Je vais lui faire un penthotal ». Une rame des TA me passe sur la tête en même temps que l’aiguille injecte le liquide en intraveineuse dans mon bras gauche. Rideau !.. C’est donc ça, tomber dans le grand trou de l’oubli ?…

…….

Je me bats à la frontière des mondes…  J’appartiens à une sorte de magma qui cherche sa forme primitive, douloureusement perdu dans un néant profond et gluant dont par bouffées des effilochures de ma conscience émergent et essaient de s’arracher pour retomber bientôt exténuées. Et pourtant je le sais et je m’obstine : je ne suis pas seulement ce néant éclaté, flottant et nébuleux. Ces expansions informes qui tentent de raisonner ont été quelque chose. Une entité vivante. Qui animait tous ces morceaux douloureux, épars autour de moi. Et autre chose, je ne me souviens plus quoi, une chose importante, m’a mis dans cet état.

…….

Je n’arrive pas à me concentrer sur cette idée. Pourtant c’est important. Cette chose qui me terrasse est reliée à toute cette zone de moi, isolée, maintenue à part, inaccessible, qui semble prise dans un carcan hostile, insensible et gênant à la fois.

J’existe mais par morceaux obstinés. Il faut que je lutte. Je dois remonter à la surface. Je dois émerger de tout ça. Mais je n’y arrive pas : le grand voile noir repasse devant mes yeux et la chape de plomb retombe sur mon esprit… Je retourne au grand trou, au néant.

……….

J’ai repris forme et conscience, mais c’est embêtant, je délire : je suis sur une mer houleuse et mon ventre est le pont du navire de Surcouf, secoué par la tempête. Je le vois distinctement avec tous ses détails, depuis ma tête qui occupe la dunette arrière. D’ailleurs c’est la dunette arrière. Je suis le navire de Surcouf. J‘ai très mal à ce ventre car ils y ont planté le mât qui s’enfonce dans un trou béant.

C’est étonnant : je suis devenu l’image de mon livre d’hier. Voilà que je le vis. S’il n’y avait pas ce mât qui torture mon ventre, ça pourrait même être intéressant. Je vois des marins qui courent et s’agrippent aux cordages.

Tirez pas si fort ! Qu’est-ce qu’il me fait mal, ce mât…

……….

Soudain une voix douce et lointaine me parle, c’est étrange, c’est celle de ma mère, je la vois fugacement émerger dans un halo qui se superpose tout d’un coup à l’écran du navire

Son image s’en va puis elle revient. Elle est bien là.. Elle me tient la main..

ça alors c’est une bonne surprise… Elle a du venir d’Oran.

Pourquoi ne puis-je me réveiller mieux que ça ? J’aimerais tant lui parler. Une onde de douceur apaisante… Maman est là… Je repars dans le magma...

………

Le temps n’a plus vraiment de sens mais je sens bien qu’il s’en est écoulé plus que prévu. J’ai horriblement soif. J’ai les lèvres comme du carton. J’essaie de l’exprimer et n’arrive qu’à émettre des sons informes. La silhouette plus perceptible de l’infirmière chef est penchée sur moi. Elle m’explique, et la voix de ma mère, derrière, prend le relais, qu’il ne faut surtout pas que je boive. Elle va m’humecter les lèvres avec une tranche de citron. C’est bon mais trop fugitif. Je me rendors encore par à coups irrépressibles...

………

Je me réveille pour de bon un peu plus tard. Du temps a passé car la lumière que diffuse la fenêtre sent la fin d’après-midi. Mon père et Duboucher sont autour de moi. Ma mère n’y est plus. L’infirmière est avec eux. Je comprends à leur discussion que mon opération a été délicate.

Je saurai les détails plus tard : mon père, comme d’habitude, assistait à l’intervention.

Duboucher est tombé sur un appendice beaucoup plus infecté que prévu (c’était le risque à courir, il ne le savait que trop), un peu adhérent et à la limite de la rupture. Avec déjà une réaction péritonéale de voisinage proche de la péritonite. Il a du mettre toute son habileté à le sortir sans casse et à faire le ménage le mieux possible. Il a eu aussi un mal de chien avec ma paroi trop grasse pour la refermer. Il n’est pas très content de l’ensemble.

 

Resucée

 

Le lendemain matin ça ne va pas terriblement mieux, j'ai mal de manière lancinante, je suis un fébrile et très abattu. La plaie opératoire suinte. Duboucher passe me voir très tôt et décide de ré-intervenir illico pour nettoyer tout ça et mettre un drain. Je repasse donc sur le billard mais bizarrement n'en garde aucun souvenir aujourd'hui.

Je me retrouve dans mon lit avec une cicatrice plus grande, un drain qui donne, des agrafes supplémentaires et des soins. Par contre j’ai moins mal, et à partir de là ça va aller, progressivement, de mieux en mieux.

J’ai mangé mon pain noir et Duboucher aussi.

Plus tard je frémirai moi aussi chaque fois qu’il me faudra prendre en charge un confrère ou quelqu’un de sa famille car -c’est bien connu- rien ne va comme d’habitude dans ces cas là. Les choses les plus simples prennent, à plaisir, un tour compliqué. Les pépins qui n’arrivent jamais se succèdent les uns derrière les autres.

En attendant je me repose et je récupère. Mon père et ma mère se relayent et se croisent à mon chevet. C’est d’ailleurs bien agréable.

A les voir, pas plus malheureux que ça d’être ensemble, détendus, et toujours rassemblés par leur métier, on se demande quelle mouche les a piqués de se séparer.

Le métier, sûrement, car en réalité ils étaient mariés avec. Ma mère a sa clientèle à Oran et mon père sa carrière d’universitaire à Alger. J’en ai pris mon parti.

En tous cas la clinique Solal m’offre un petit rab de vie de famille conventionnelle et j’en profite sans états d’âme. Dans la maison joyeuse des grands-parents à Alger, au milieu des cousins, des oncles et des tantes, et à Boufarik, en fin de semaine, avec les mêmes, plus mes copains de « la ferme », je ne suis pas, il faut d’ailleurs le dire, si malheureux que ça : je suis même, en un sens, privilégié. C’est si vivant !

 

Où l’expression se boyauter prend tout son sens

 

J’ai passé une nuit moins mauvaise que la précédente mais encore pénible.

Aujourd’hui, ça va mieux.

Si seulement je pouvais boire à ma soif ! L’infirmière me fait boire une toute petite gorgée par ci par là.. Hier c’était à la petite cuiller !

Du coup je reprends mes bouquins.

Ma mère arrive dans la matinée, les bras chargés d’attentions et de petits cadeaux (hélas non comestibles, j’ai pas encore le droit !). Par contre elle m’a trouvé, elle aussi, de quoi lire : d’abord "L’aigle des mers" d’Edouard Peisson, puis, dans un bureau de tabac, elle a vu passer un album des "Pieds Nickelés" (qui viennent tout juste d’être réédités) et s’est souvenu que son frère lisait ça (en cachette) dans l’ "Epatant", avec jubilation.

Elle me tend donc  Les Pieds Nickelés en Amérique : « Tu verras, c’est très drôle ».

Au 25 rue Emile Alaux, c’est vrai qu’on n’a pas trop le réflexe BD.

C’est même proscrit ! A part Christophe (Le sapeur Camember, Cosinus, Fenouillard, Plick et Ploc, etc...) et, pour les filles, les très bourgeoises et très édifiantes aventures de Nane.

C’est sûr que la bande des Pieds Nickelés va flanquer un sacré coup de pied dans la mare ! Pour l’instant j’y jette juste un coup d’œil car ma mère repart tout à l’heure à Oran retrouver ses clients et je veux profiter de sa présence jusqu’au bout.  Nous bavardons agréablement et on fait des projets pour mes prochaines vacances à Oran.

Ma mère partie, je m’attrape enfin les Pieds Nickelés.

Et là c’est la surprise.

Ces trois vauriens sont tout simplement irrésistibles.

Je plonge avec eux dans la gouaille succulente et ravageuse de Forton.

Certes : ils ne valent pas tripette. Ils sont cossards, filous, combinards, braillards et fêtards et ils vivent d’esbrouffe, d’arnaques et de menus larcins. Mais qu’est-ce qu’ils sont drôles !

Certes : ils marquent mal. On ne voudrait pas les rencontrer. On ne souhaite pas s’y identifier. On ne peut pas les admirer. Mais, à côté de ça, leur amitié est bougrement sympathique et en dehors de ce côté un peu voyou, ils ne sont pas méchants. Ils sont même assez sains pour avoir parfois du cœur et de la générosité. Et puis pour la morale, la maréchaussée leur botte bien assez souvent les fesses...

Surtout ils parlent à foison, un argot savoureux et inconnu ici. Avec une truculence, et une verve qui fleurent bon les faubourgs colorés de Pantruche.

Le texte de Louis Forton est aussi dévastateur que ses dessins. Avec ces joyeux compères, je deviens à la coule, j’entrave, je m’affranchis, j’ai des poteaux !

Quant à leurs blagues et à leurs arnaques, c’est à mourir. Je me régale.

Ce radeau-bar dans les eaux de New York, et toutes ces péripéties cocasses en pleine prohibition me font rêver ! Et elles me font rire de bon cœur. Et je découvre à mon grand dam que je ne suis pas, comme ils diraient, « girond, à c’t’heure, pour me boyauter ».

Je suis obligé de lâcher l’album quand c’est trop drôle car ça tire sacrément sur ma cicatrice dès que je commence à rigoler.

 

Les pieds nickelés victimes de la prohibition

 

ça ne s’arrange pas spécialement un peu plus tard, avec l’épisode du Fakir Macca Bey qui est, au sens propre, roulant. Et quand Ribouldingue-Macca Bey entortille Lady Poirblett en lui faisant « Arrhoua ! Arrhoua ! » alors là j’en peux plus et je pars dans un éclat de rire inextinguible, tout en gueulant de douleur et en tenant ma tripe qui a envie de se barrer.

ça tombe bien, l’infirmière chef passe pour les soins. Contente elle est ! ça lui va, elle, les Pieds Nickelés en post opératoire ! C’est bon pour les drains !

Les Pieds Nickelés ont échappé à Elliott Ness et à sa bande d’incorruptibles mais avec le shérif de chez Solal, aucune chance !

Fort gentiment mais fort fermement, elle met le trio sous séquestre en attendant des jours meilleurs et s’occupe des dégâts. Finalement ça va pas mal. On enlèvera le drain ce soir ou demain matin.

 

Un appendice en moins et un trio en plus

 

Je passe encore quelques jours à la clinique et Jack London étant moins drôle que Forton, je cicatrise bien. Bizarrement j'ai oublié l'examen et même le vélo. C'est une parenthèse la clinique. Et j'y aurai mûri plus qu'au prorata des quelques jours passés.

Je commence à faire quelques pas. A m’asseoir dans le fauteuil. Je vais jeter un coup d’œil par la fenêtre. Juste en face un marchand de bli-blis et de cacahuètes s’ennuie, le visage penché au dessus de son tréteau pliant. Je me sens proche de lui, tout d’un coup. Y a-t-il si loin que ça, finalement, de son étal à cette chambre ?

Je passe sur les visites de consolidation et les formalités de levée d’écrou.

Après une grosse semaine à la clinique je peux rentrer chez moi mais je dois faire très attention pendant quelques temps, ma cicatrice est vulnérable.

Je retrouve l’animation des rues avec le sentiment d’avoir passé un cap.

Le 25 rue Emile Alaux fête dignement le retour de son enfant prodigue.

Curieuse manie, mon père a pieusement récupéré la pièce opératoire et me sort, recroquevillé dans un bocal d’alcool, mon bitoniau pas frais, boursouflé et purulent. Sûr qu’il me manquait celui-là ! Ravi de vous revoir, très cher ! Ces familles de toubibs !…

Il le fourre dans un placard ! (je finirai par le balancer..)

J’ai réussi à importer les Pieds Nickelés en contrebande.

Je sens que je ne vais plus vivre sans eux.

De fait je profiterai de mes vacances à Oran pour compléter peu à peu la collection et leur devrai encore bien des heures de fou-rire. Et il faudra attendre quelques années de plus et le passage de la série aux affligeantes caricatures de Pellos pour que je m’en détache.

En attendant, je suis dans une bonne passe : les résultats du concours sont publiés et c’est bon pour moi. Je suis dix-neuvième de liste, ce qui est pas mal vu le nombre (mon père est allé poireauter à Gautier pour entendre les résultats !). Pour un éclopé il fallait le faire !

Le cher Georges Grandvoinet est mieux placé que moi et gagne, pour l’école, la queue du Mickey.

Mon cousin, qui est un bon bougre, vient me serrer la main illico : Bienvenue au club !

Il me donne quelques précisions indispensables sur les us et coutumes de Gautier pour que je ne rate pas mon entrée en octobre. Lui entre en Philo et il surveillera avec beaucoup de vigilance et de discrétion mes premiers pas.

La famille finalement est très-très contente de son poulain…

Au fait ? Y avait pas comme une histoire de vélo ?

 

Convalo à vélo sans pédales !

 

Aïe ! Alors là c’est la tuile. Interviouvé, Duboucher a été catégorique : Pas de vélo pendant un mois. Il n’a pas envie d’y revenir sur mon truc, merci bien !

C’est raisonnable mais ça ne fait pas mes affaires. On avait un contrat où le délai de livraison était en blanc. Je voudrais bien n’y voir que du bleu.

On fera une petite fête à Boufarik pour présenter la petite nouvelle à son élu mais pas question de l’enfourcher. La petite nouvelle arrive bien emballée et sans ses pédales. Pour le transport... (mon oeil!). C’est mira maccache toccar, comme une petite fiancée...

C’est vrai qu’elle est belle, appuyée au mur, dans le couloir. Mais le supplice de Tantale, à côté, c’est rien ! Je l’admire, je la bichonne, je klaxonne, je vérifie dix fois le contenu de la trousse et la force de la pompe. Et puis j’y tiens plus. Cette belle il faut que je me la sorte un peu, qu’on la voie, qu’elle prenne un peu l’air sur la route. Et me voilà dans le jardin en train de la pousser bras dessus bras dessous, et même sur la route de Souk Ali, à l’ombre des Cyprès de l’allée. Y a pas grand monde, heureusement.

Pas besoin de vous dire qu’avec mon vélo sans pédales poussé à la main il valait mieux que je sois vu sur la route de Souk-Ali, plutôt que descendant la rue Hoche !

 

Sept ans de bonheur (bis)

 

Parallèlement aux sept ans de bonheur que je vais passer à Gautier, ce petit vélo me donnera sept ans de bonheur sans mélange, les week-ends et parfois le jeudi, à la Ferme. Je vivrai dessus. Je le cabrerai comme un mustang. Et il en fera du chemin. Et il en verra des copains. Il fera même du vélo-foot sur le tennis !

En 1955, pour mon bac Philo, mon père m’offre la taille supérieure (c’était urgent) et j’hérite d’un superbe vélo cyclotouriste, rouge, avec lequel je sillonnerai la Haute-Garonne en été et qui est toujours dans mon grenier. Je l’aimerai aussi beaucoup, mais pas tant que le premier que je quitte à regret.

Mon vélo taille cadet, triste et solitaire, est resté dans mon sous-sol à Alger, en parfait état. Solide tel qu’il l’était j’espère qu’il fait encore la joie d’un gamin de mon quartier. Ou d’ailleurs.

 

Et Solal dans tout ça ?

 

Solal ? La meilleure clinique du monde… Pensez !... C’est là que j’ai rencontré les Pieds Nickelés !

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