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Un Alien
Je sais bien que ça ne se fait pas dans notre milieu mais je
ne suis pas né à la clinique Solal.
Pour cet évènement d’une certaine importance, mes parents m’avaient
inventé un environnement exotique :
Je suis donc né à Oran, où ils résidaient à l’époque, dans
l’excellente clinique du Docteur Larribère, 8 square du souvenir, ce
que ne me pardonnait pas mon ami Marc Gasser dont les parents
tenaient, dans la même ville, la non moins renommée boutique, en
tous points concurrente.
Je plaide non coupable on ne m’avait pas consulté.
O Solal mio!
Solal était à Alger la clinique familiale.
Là aussi, on aurait pu choisir « l’autre », tout aussi bonne.
Mais Duboucher opérait à Solal et mon père ne jurait que par lui.
La plomberie familiale se réparait donc chez Solal.
Je devais souffrir de ce handicap néonatal dur à surmonter à Alger.
J’inventais un moyen détourné de me faire estampiller « Solalien »
bon teint :
Une bonne petite opération !
Le sens de l’à-propos
Histoire de faire mousser l’événement et de corser la sauce je fis
fort sur les détails :
Vous-vous souvenez du drame qu’était à l’époque le fameux concours
d’entrée en sixième ? On tremblait (les parents surtout) bien plus
qu’au Bac.
Toute la vie, paraît-il, en dépendait :
Avec, c’était la robe du médecin ou de l’avocat ;
Sans, c’étaient les bli-blis vendus à la sauvette sur un
pliant rue Michelet.!
Je n’étais pas trop mal classé dans mon école mais ma famille,
majoritaire en enseignants de tous poils, mourrait néanmoins de
frousse et me surveillait comme un yearling avant l’« Arc de
Triomphe ». Il faut dire que, volontiers fantaisiste, j’étais
capable du meilleur comme du pire.
à huit jours du concours je me mis brusquement à m’étioler pour
prendre un teint de papier mâché. J’étais la proie de gargouillis
subreptices, de délicatesses d’entrailles et de coliques pas
franches du col, et même pas franches du tout, que mon cousin aîné,
déjà avancé à Gautier, attribua triomphalement à la « Sainte
Pétoche ».
Je t’en foutrais !…
Le benzonaphtol et le marinol, les deux armes de
première ligne de ma grand-mère, faisant long feu à restaurer ma
tuyauterie et ma bonne mine, mon père, sollicité, se pencha dès le
soir sur mon abdomen, tandis que mon cousin, toujours sadique,
brandissait avec jubilation en arrière-plan le détesté thermomètre.
Las ! l’auteur présumé de mes jours était soudain préoccupé.
Un fils de deux médecins connaît, même à 10 ans, les rites tribaux
de la palpation.
C’était pas net mon histoire.
J’avais pas le point de « mal burné » (Mac Burney) mais j’avais
« une petite défense », tout de même, avec une « sensibilité diffuse
à la décompression » et la « fosse iliaque droite un peu empâtée ».
Le thermomètre familial affichait 37,9 : un net fébricule !
Appendicite plus que probable !
La torpide en plus, la sournoise !
Branle-bas de combat
Consternation familiale ! c’était la Cata !
La cata d’abord pour le « pauvre petit » qui allait devoir « passer
sur le billard » !
Mais ça, on espérait le sauver...
La cata absolue par contre, d’une défaillance prévisible au
concours : le tréteau à blis-blis se rapprochait dangereusement.
En attendant je devenais intéressant :
Et que je t’installe au lit dans une bonne chambre avec la cheminée
qui flambe et tout (celle de ma cousine déménagée d’office)…
Et que je te soigne aux petits oignons...
Et que je te mets au régime : bouillon de légumes très léger
(ouille ! ça c’est moins bien !).
Bien entendu, dès le mot appendicite prononcé, la visite de « Duboucher »
avait été
programmée et comme c’était un homme fort consciencieux, il passa dès
l’après midi alors que sa journée de chirurgien était bien loin
d’être terminée.
Un Grand Bonhomme
Mon père parlait toujours de Duboucher avec ce mélange d’admiration,
de tendresse et de respect qui caractérise en médecine l’attachement
qu’on conserve vis à vis du « Patron » dont on a été l’élève à
l’hôpital et qui vous a marqué.
J’étais donc prêt à être impressionné.
Je le fus, mais pas dans le sens prévu.
Duboucher poussa la porte et entra dans ma chambre avec son bon
sourire et mon père sur les talons : « Alors c’est ce jeune-homme
qui a de petits soucis ? ».
Avec lui pénétrait dans la pièce une aura de bonté, de solidité
tranquille, de sûreté, et de compassion sans mièvrerie, qui générait
une confiance immédiate et instinctive.
Duboucher avait vraiment un bon visage, clair et lumineux, et sa
moustache blanche, comme la couronne de cheveux qui soulignait sa
calvitie auraient pu lui donner l’air seulement débonnaire si
l’extraordinaire éclat de son regard clair (je le vois bleu pâle
dans mon souvenir mais l’était-il ?) et l’énergie maîtrisée qui se
dégageait de ses traits et de sa personne, n’avaient, dès le premier
coup d’œil, souligné un caractère d’exception et affirmé la stature
d’un grand bonhomme.
Duboucher respirait un tel calme, un tel professionnalisme, que
l’appréhension devant le danger du geste chirurgical s’effaçait.
Mais restait l’acte lui même dont on se serait passé !
Il s’approcha de moi et palpa mon abdomen avec des gestes encore
plus doux et plus précis que ceux de mon père, ce qui était
difficile. Je comprenais pour la première fois l’expression « main
de chirurgien ».
« Mon cher votre diagnostic est parfait, c’est un appendice, il n’y
a aucun doute, et il est subaigu… Bien sûr, je préférerais « yaller»…
ça ne gagne jamais rien à attendre…. Mais il n’y a pas non
plus de signe d’urgence chirurgicale… Vu les circonstances… Et comme
ça a l’air de se tasser un peu… On peut sans doute tenter, en
surveillant quotidiennement, de le mettre sous sulfamides (on était
en 48, les antibiotiques en routine c’était pour demain) et de faire
traîner l’intervention quelques jours. On l’opèrera à froid quand il
aura réussi son entrée en sixième, ce sympathique garçon ! Je
repasserai demain ».
Vertus de la petite reine
Duboucher m’inspirait confiance, certes, mais tout ça ne me plaisait
pas des masses. J’allais me taper le concours (je fouettais un peu,
malgré tout..), et par dessus le marca, l’opération !
En plus ce serait le concours « patraque » et l’appendoche « à
froid » :
La totale !
Je faisais la tête que mon grand–père appelait du « chevalier à la
triste gueule ».
Le marchand de bli-blis, dans l’ombre, ricanait en brandissant ses
cornets de papier journal. ça ne pouvait pas durer.
Il fallait me re-motiver.
La famille qui, je dois le reconnaître, n’employait le bâton qu’en
tout dernier recours, était experte et pas avare au maniement de la
carotte.
Il avait été débattu en conciliabule familial discret que si « le
petit » passait sa sixième il serait sans doute temps de lui acheter
son premier vélo. Bien sûr, pour conserver la valeur éducative et
l’impact évènementiel de cette récompense, on ne m’avait pas prévenu.
Mais là il y avait urgence.
Le vélo passait au chapitre des mesures « préventives ». Il était
temps de l’agiter devant mes yeux. Et un beau. Chromé et tout. Un
vélo à passer la sixième en surmultipliée.
La Bicyclette bleue
Première chose, trouver le vélo.
Me faire le coup du vélo potentiel c’était aller droit à l’échec.
Il fallait un vélo bien vivant. Un vélo piaffant d’impatience.
Et il fallait faire vite. On était arrivé à J-5. Enfin même, presque
à J - 4.
Or à Alger en 1948, juste après la guerre, trouver un vélo, taille
cadet, de marque (donc venant de France), disponible sous 24-48
heures, c’était pas à chercher dans un cornet d’oublies !
Même commandé à «Saint Tintenne» sur le catalogue de la Manu (8
semaines de délai...), c’était pas pareil qu’un neuf, là, tout de
suite.
Heureusement il y avait Jean Degueurce, le cher ami d’enfance de mon
père, avec Pierre Léo(nardon) et Jean Despar(mets). Jean Degueurce
importait les plus beaux jouets d’Alger, ainsi que les rutilantes
automobiles à pédales Euréka, et des vélos junior et cadets, modèles
garantis pour petits princes.
Jeannot pouvait pas laisser tomber mon père sur ce coup là.
Justement il avait reçu un vélo, taille cadet, bleu métallique
(c’était rare à l’époque) superbe, avec double freinage, le guidon
forme berceau (à la riche), le phare chromé, la dynamo, la trousse en
cuir naturel, le porte-bagages, la pompe inox grand luxe, les
gardes- boues en alu nervurés, les rayons nickelés, et tout et tout
et tout… Un vélo pour Prince Abdallah.
De quoi mettre plusieurs longueurs dans la vue au marchand de
bli-blis.
Il l’avait commandé pour quelqu’un de « l’intérieur » (sûrement un
« riche colon ! ») mais il pouvait faire patienter. Il voulait bien
le garder au chaud quelques jours !
Et même bleue « carotte »
La famille (qui malgré tout compatissait à mon malheur) organisa un
« happening » bien mis en scène : pour me consoler de toutes ces
misères et pour m’encourager à triompher de l’obstacle dans ces
circonstances malheureuses, elle avait décidé de m’offrir un BEAU
vélo, mais alors là… Un BEAU ! Un vrai vé-lot de
consolation. (nettement au dessus des prévisions initiales).
Il était là. Il était bleu. Elle l’avait touché. Elle l’avait
retenu…
Et elle n’avait pas envie de le rendre pour cause d’échec.
Pour l’amour du ciel ne parlez pas de malheur ! D’échec il n’en
était plus question !
J’étais déjà beaucoup mieux…
Je révisais la règle des participes et les fractions comme un
malade.
Et dix fois par jour il fallait qu’on me le décrive, ce vélo : le
cadre bleu métallique (on disait pas encore métallisé), le guidon
soi-soi, le double freinage... (et la selle ? Comment elle est la
selle ?)…
Compte à rebours
En attendant mon père, soucieux, vérifiait mon bide et ma
température trois fois par jour et Duboucher passait, lui aussi,
l’après-midi, pour vérifier.
ça ne leur plaisait qu’à moitié, je
sentais, ce plan à double détente et ce parachute à ouverture
retardée.
Ils n’aimaient pas ça, un ventre chirurgical en suspens sous
traitement médical...
Mais il fallait faire avec : l’avenir d’un futur confrère était en
jeu !
J’avais une journée entière d’épreuves à passer au lycée Gautier.
Il fut décidé que je rentrerai à Solal dès le lendemain pour être
sur place, avec une intervention programmée le jour suivant, dès
potron-minet.
On m’aurait demandé mon avis j’aurais volontiers zappé
l’intervention « à froid » (je ne sentais plus rien) pour
passer directement au chapitre bicyclette. Mais j’étais déjà
sensible à la raison médicale. Je leur faisais confiance…
(l’hérédité...).
L’école des pères...
Le matin du jour J je me trouvais à huit heures moins le quart au
milieu d’une foule de pères accompagnant, comme le mien, leur
garçon, et descendant la rue Hoche en procession manifestement émue
et recueillie comme à un pèlerinage. Je l’ai déjà raconté en
épilogue de mon écran sur l’école Daguerre.
Je découvrais ce porche et ses verrières en quart de cercle qui
allaient pour moi devenir mythiques et fus happé par l’appel. La
cour me parut démesurée et froide, les couloirs interminables, les
salles immenses et moi bien petit, assis tout seul à mon banc...
La famille m’avait équipé de plusieurs plumes et stylos de rechange,
de buvards, de règles, de crayons et gommes etc.. une vraie panoplie
mais tous les petits camarades autour de moi étaient pareils. On
aurait pu réécrire la Bible...
La filière bli-blis, manifestement n’attirait personne !
Le début d’une longue série
Pour ma première journée dans cet établissement imposant, j’allais
passer le premier examen de ma vie - un concours de surcroît ! - ce
qui finalement ne m’impressionna pas plus que ça, tant on m’avait
fait peur avec.
Cruel, quand j’y repense, de confronter des gosses de dix ans avec
le stress et l’enjeu d’un concours vital pour l’évolution de leur
vie. De sélectionner si tôt.
C’était dissuasif pour les moins favorisés.
Mais c’était la règle à l’époque en France : le lycée pour les uns,
le certif et l’apprentissage pour les autres. En Algérie s’y
ajoutait l’inconvénient supplémentaire de creuser l’écart entre
communautés.
Je me trouvais donc confronté pour la première fois avec ce mélange
de frousse dominée, d’esprit tendu par la volonté, de concentration
presque douloureuse, et de vigilance lucide que nécessite le passage
d’un examen ou d’un concours.
Autant m’y habituer tout de suite, j’en prenais pour trente ans !
C’est finalement mon grand-père qui avait eu le dernier mot, juste
avant que je parte :
« N’oublie pas Gratacap - c’était un des surnoms amusants qu’il me
donnait volontiers - passer un concours c’est comme affronter une
passe difficile en mer : tu gardes ton calme, tu gardes la tête
froide, tu tiens bien la barre et tu ne relâches pas ton effort
d’une seule seconde avant que ce ne soit terminé. » Cher
grand-père...
Pour la première fois aussi, je ressentais le côté inhumain d’une
épreuve sélective.
Pas de camarades mais des concurrents. Pas de maîtres attentifs et
chaleureux mais des surveillants glacés et vigilants. Pas
d’interlocuteur sensible mais une feuille (jaune paille, je m’en
souviens) indifférente, froide et impersonnelle.
Deniers vestiges de l’école, j’écrivais pour la dernière fois à
l’encre violette et à la plume, soigneusement, en soulignant à la
règle.
A midi, pour la pause déjeuner, j’eus droit à la maison, à des
égards de champion avec toute une camarilla affairée autour de moi.
A seize heures, épreuves terminées, on me ramena à la maison en
voiture (s’il vous plaît !) et on fit le bilan.
Ma grand-mère confirma que mes brouillons de maths étaient corrects
(ouf !), à la dictée, d’après ma tante, j’avais théoriquement zéro
faute, le reste allait à peu près.
Dans le landernau on commençait à respirer.
Bien sûr j’étais soulagé moi aussi, mais je n’oubliais pas cette
foutue clinique qui maintenant réclamait son dû et me faisait de
l’œil en disant : A demain mon gaillard !
Entrant à Solal
Il fallait bien que je me la tape, cette opération dont
momentanément je ne ressentais plus du tout la nécessité.
J’entrai donc à Solal dans la fin de matinée du jour J+1, expérience
toute neuve.
J’ai le souvenir d’un grand bâtiment des années trente, peint en
ocre jaune clair, faisant le coin entre la rue Claude Debussy et la
rue Louis Roumieux, avec un portail en fer forgé assez majestueux,
et, en fronton, un bandeau vertical avec les lettres CLINIQUE en
relief. Ou peut-être même SOLAL, je ne vois plus très bien. Au
dessus du portail il y avait, au second me semble-t-il, un petit
balcon correspondant à une chambre qui fut la mienne.
Je ne me souviens bien que du hall d’entrée et de cette chambre.
Grâce à cette porte-fenêtre et ce balcon, elle était agréable. On
m’y installa confortablement. Toute la clinique défila car mon père
y connaissait tout le monde.
L’infirmière chef, aimable, efficace, autoritaire et précise présida
à ma préparation.
Pour l’instant, tout allait bien : la famille avait entassé une pile
de livres neufs sur ma table de chevet qui sentaient encore bon la
librairie et qui venaient, juste à côté, de l’excellente maison
à Nostre Dame où ma tante et ma grand-mère avaient leurs habitudes. De
mémoire, "Croc blanc" et "En pays lointain" de Jack London, "Nomades du
nord" de James Oliver Curwood , "Surcouf, corsaire du Roy" (dégoté par
mon grand-père) et "Contes et Légendes du Far-West". Et même "Typhon" de
Joseph Conrad que je ne lus que plus tard. Choix éclectique. C’était
l’époque où je dévorais les livres et la famille en profitait pour
me faire engranger une solide culture.
Duboucher passa en sortie de salle d’op, en sarrau et calot et je
lui trouvais tout d’un coup l’air très-très chirurgien.. Brr !
Dernière vérification avant démontage !
Il me semble qu’on me donna un tout petit quelque chose pour m’aider
à dormir et je m’endormis avec des sentiments mitigés.
Le jour le plus long
Sentiments mitigés aussi pour le réveil au petit matin et
le transport en salle d’opération à l’étage inférieur. A défaut de
la bicyclette bleue j’empruntais la « bicyclette » de la clinique,
terme par lequel les infirmiers appelaient le chariot de transport.
Couloir, ascenseur, bloc…
Puis la table d’opération avec le scialytique dans la figure (ce qui
est moins agréable que de l’avoir derrière la nuque) et les visages
masqués, sombres et presque grimaçants, en contre-jour, au dessus de
moi. Juste le temps d‘entendre quelques mots amicaux et rassurants
de Duboucher et l’anesthésiste qui dit : « Je vais lui faire un
penthotal ». Une rame des TA me passe sur la tête en même temps que
l’aiguille injecte le liquide en intraveineuse dans mon bras gauche.
Rideau !.. C’est donc ça, tomber dans le grand trou de l’oubli ?…
…….
Je me bats à la frontière des mondes… J’appartiens à une sorte de
magma qui cherche sa forme primitive, douloureusement perdu dans un
néant profond et gluant dont par bouffées des effilochures de ma
conscience émergent et essaient de s’arracher pour retomber bientôt
exténuées. Et pourtant je le sais et je m’obstine : je ne suis pas
seulement ce néant éclaté, flottant et nébuleux. Ces expansions
informes qui tentent de raisonner ont été quelque chose. Une entité
vivante. Qui animait tous ces morceaux douloureux, épars autour de
moi. Et autre chose, je ne me souviens plus quoi, une chose
importante, m’a mis dans cet état.
…….
Je n’arrive pas à me concentrer sur cette idée. Pourtant c’est
important. Cette chose qui me terrasse est reliée à toute cette zone
de moi, isolée, maintenue à part, inaccessible, qui semble prise
dans un carcan hostile, insensible et gênant à la fois.
J’existe mais par morceaux obstinés. Il faut que je lutte. Je dois
remonter à la surface. Je dois émerger de tout ça. Mais je n’y
arrive pas : le grand voile noir repasse devant mes yeux et la chape
de plomb retombe sur mon esprit… Je retourne au grand trou, au
néant.
……….
J’ai repris forme et conscience, mais c’est embêtant, je
délire : je suis sur une mer houleuse et mon ventre est le pont du
navire de Surcouf, secoué par la tempête. Je le vois distinctement
avec tous ses détails, depuis ma tête qui occupe la dunette arrière.
D’ailleurs c’est la dunette arrière. Je suis le navire de Surcouf.
J‘ai très mal à ce ventre car ils y ont planté le mât qui s’enfonce
dans un trou béant.
C’est étonnant : je suis devenu l’image de mon livre d’hier. Voilà
que je le vis. S’il n’y avait pas ce mât qui torture mon ventre, ça
pourrait même être intéressant. Je vois des marins qui courent et
s’agrippent aux cordages.
Tirez pas si fort ! Qu’est-ce qu’il me fait mal, ce mât…
……….
Soudain une voix douce et lointaine me parle, c’est étrange, c’est
celle de ma mère, je la vois fugacement émerger dans un halo qui se
superpose tout d’un coup à l’écran du navire
Son image s’en va puis elle revient. Elle est bien là.. Elle me
tient la main..
ça alors c’est une bonne surprise… Elle a du venir d’Oran.
Pourquoi ne puis-je me réveiller mieux que ça ? J’aimerais tant lui
parler. Une onde de douceur apaisante… Maman est là… Je repars dans
le magma...
………
Le temps n’a plus vraiment de sens mais je sens bien qu’il s’en est
écoulé plus que prévu. J’ai horriblement soif. J’ai les lèvres comme
du carton. J’essaie de l’exprimer et n’arrive qu’à émettre des sons
informes. La silhouette plus perceptible de l’infirmière chef est
penchée sur moi. Elle m’explique, et la voix de ma mère, derrière,
prend le relais, qu’il ne faut surtout pas que je boive. Elle va
m’humecter les lèvres avec une tranche de citron. C’est bon mais
trop fugitif. Je me rendors encore par à coups irrépressibles...
………
Je me réveille pour de bon un peu plus tard. Du temps a passé car la
lumière que diffuse la fenêtre sent la fin d’après-midi. Mon père et
Duboucher sont autour de moi. Ma mère n’y est plus. L’infirmière est
avec eux. Je comprends à leur discussion que mon opération a été
délicate.
Je saurai les détails plus tard : mon père, comme d’habitude,
assistait à l’intervention.
Duboucher est tombé sur un appendice beaucoup plus infecté que prévu
(c’était le risque à courir, il ne le savait que trop), un peu
adhérent et à la limite de la rupture. Avec déjà une réaction
péritonéale de voisinage proche de la péritonite. Il a du mettre
toute son habileté à le sortir sans casse et à faire le ménage le
mieux possible. Il a eu aussi un mal de chien avec ma paroi trop
grasse pour la refermer. Il n’est pas très content de l’ensemble.
Resucée
Le lendemain matin ça ne va pas terriblement mieux, j'ai mal de
manière lancinante, je suis un fébrile et très abattu. La plaie
opératoire suinte. Duboucher passe me voir très tôt et décide de
ré-intervenir illico pour nettoyer tout ça et mettre un drain. Je
repasse donc sur le billard mais bizarrement n'en garde aucun
souvenir aujourd'hui.
Je me retrouve dans mon lit avec une cicatrice plus grande, un drain
qui donne, des agrafes supplémentaires et des soins. Par contre j’ai
moins mal, et à partir de là ça va aller, progressivement, de mieux
en mieux.
J’ai mangé mon pain noir et Duboucher aussi.
Plus tard je frémirai moi aussi chaque fois qu’il me faudra prendre
en charge un confrère ou quelqu’un de sa famille car -c’est bien
connu- rien ne va comme d’habitude dans ces cas là. Les choses les
plus simples prennent, à plaisir, un tour compliqué. Les pépins qui
n’arrivent jamais se succèdent les uns derrière les autres.
En attendant je me repose et je récupère. Mon père et ma mère se
relayent et se croisent à mon chevet. C’est d’ailleurs bien
agréable.
A les voir, pas plus malheureux que ça d’être ensemble, détendus, et
toujours rassemblés par leur métier, on se demande quelle mouche les
a piqués de se séparer.
Le métier, sûrement, car en réalité ils étaient mariés avec. Ma mère
a sa clientèle à Oran et mon père sa carrière d’universitaire à
Alger. J’en ai pris mon parti.
En tous cas la clinique Solal m’offre un petit rab de vie de famille
conventionnelle et j’en profite sans états d’âme. Dans la maison
joyeuse des grands-parents à Alger, au milieu des cousins, des
oncles et des tantes, et à Boufarik, en fin de semaine, avec les
mêmes, plus mes copains de « la ferme », je ne suis pas, il faut
d’ailleurs le dire, si malheureux que ça : je suis même, en un sens,
privilégié. C’est si vivant !
Où l’expression se boyauter prend tout son sens
J’ai passé une nuit moins mauvaise que la précédente mais
encore pénible.
Aujourd’hui, ça va mieux.
Si seulement je pouvais boire à ma soif ! L’infirmière me fait boire
une toute petite gorgée par ci par là.. Hier c’était à la petite
cuiller !
Du coup je reprends mes bouquins.
Ma mère arrive dans la matinée, les bras chargés d’attentions et de
petits cadeaux (hélas non comestibles, j’ai pas encore le droit !).
Par contre elle m’a trouvé, elle aussi, de quoi lire : d’abord
"L’aigle des mers" d’Edouard Peisson, puis, dans un bureau de tabac,
elle a vu passer un album des "Pieds Nickelés" (qui viennent tout
juste d’être réédités) et s’est souvenu que son frère lisait ça (en
cachette) dans l’ "Epatant", avec jubilation.
Elle me tend donc Les Pieds Nickelés en Amérique : « Tu verras,
c’est très drôle ».
Au 25 rue Emile Alaux, c’est vrai qu’on n’a pas trop le réflexe BD.
C’est même proscrit ! A part Christophe (Le sapeur Camember,
Cosinus, Fenouillard, Plick et Ploc, etc...) et, pour les filles, les
très bourgeoises et très édifiantes aventures de Nane.
C’est sûr que la bande des Pieds Nickelés va flanquer un sacré coup
de pied dans la mare ! Pour l’instant j’y jette juste un coup d’œil
car ma mère repart tout à l’heure à Oran retrouver ses clients et je
veux profiter de sa présence jusqu’au bout. Nous bavardons
agréablement et on fait des projets pour mes prochaines vacances à
Oran.
Ma mère partie, je m’attrape enfin les Pieds Nickelés.
Et là c’est la surprise.
Ces trois vauriens sont tout simplement irrésistibles.
Je plonge avec eux dans la gouaille succulente et ravageuse de
Forton.
Certes : ils ne valent pas tripette. Ils sont cossards, filous,
combinards, braillards et fêtards et ils vivent d’esbrouffe,
d’arnaques et de menus larcins. Mais qu’est-ce qu’ils sont drôles !
Certes : ils marquent mal. On ne voudrait pas les rencontrer. On ne
souhaite pas s’y identifier. On ne peut pas les admirer. Mais, à côté
de ça, leur amitié est bougrement sympathique et en dehors de ce côté
un peu voyou, ils ne sont pas méchants. Ils sont même assez sains
pour avoir parfois du cœur et de la générosité. Et puis pour la
morale, la maréchaussée leur botte bien assez souvent les fesses...
Surtout ils parlent à foison, un argot savoureux et inconnu ici.
Avec une truculence, et une verve qui fleurent bon les faubourgs
colorés de Pantruche.
Le texte de Louis Forton est aussi dévastateur que ses dessins. Avec
ces joyeux compères, je deviens à la coule, j’entrave, je
m’affranchis, j’ai des poteaux !
Quant à leurs blagues et à leurs arnaques, c’est à mourir. Je me
régale.
Ce radeau-bar dans les eaux de New York, et toutes ces péripéties
cocasses en pleine prohibition me font rêver ! Et elles me font rire
de bon cœur. Et je découvre à mon grand dam que je ne suis pas,
comme ils diraient, « girond, à c’t’heure, pour me boyauter ».
Je suis obligé de lâcher l’album quand c’est trop drôle car ça tire
sacrément sur ma cicatrice dès que je commence à rigoler.
Les pieds nickelés victimes de la prohibition
ça ne s’arrange pas spécialement un peu plus tard, avec
l’épisode du Fakir Macca Bey qui est, au sens propre, roulant. Et
quand Ribouldingue-Macca Bey entortille Lady Poirblett en lui
faisant « Arrhoua ! Arrhoua ! » alors là j’en peux plus et je
pars dans un éclat de rire inextinguible, tout en gueulant de
douleur et en tenant ma tripe qui a envie de se barrer.
ça
tombe bien, l’infirmière chef passe pour les soins. Contente elle
est ! ça lui va, elle, les Pieds Nickelés en post opératoire ! C’est
bon pour les drains !
Les Pieds Nickelés ont échappé à Elliott Ness et à sa bande
d’incorruptibles mais avec le shérif de chez Solal, aucune chance !
Fort gentiment mais fort fermement, elle met le trio sous séquestre
en attendant des jours meilleurs et s’occupe des dégâts. Finalement
ça va pas mal. On enlèvera le drain ce soir ou demain matin.
Un appendice en moins et un trio en plus
Je passe encore quelques jours à la clinique et Jack London étant
moins drôle que Forton, je cicatrise bien. Bizarrement j'ai oublié
l'examen et même le vélo. C'est une parenthèse la clinique. Et j'y
aurai mûri plus qu'au prorata des quelques jours passés.
Je commence à faire quelques pas. A m’asseoir dans le fauteuil. Je
vais jeter un coup d’œil par la fenêtre. Juste en face un marchand
de bli-blis et de cacahuètes s’ennuie, le visage penché au dessus de
son tréteau pliant. Je me sens proche de lui, tout d’un coup. Y
a-t-il si loin que ça, finalement, de son étal à cette chambre ?
Je passe sur les visites de consolidation et les formalités de levée
d’écrou.
Après une grosse semaine à la clinique je peux rentrer chez moi mais
je dois faire très attention pendant quelques temps, ma cicatrice
est vulnérable.
Je retrouve l’animation des rues avec le sentiment d’avoir passé un
cap.
Le 25 rue Emile Alaux fête dignement le retour de son enfant
prodigue.
Curieuse manie, mon père a pieusement récupéré la pièce opératoire
et me sort, recroquevillé dans un bocal d’alcool, mon bitoniau pas
frais, boursouflé et purulent. Sûr qu’il me manquait celui-là ! Ravi
de vous revoir, très cher ! Ces familles de toubibs !…
Il le fourre dans un placard ! (je finirai par le balancer..)
J’ai réussi à importer les Pieds Nickelés en contrebande.
Je sens que je ne vais plus vivre sans eux.
De fait je profiterai de mes vacances à Oran pour compléter peu à
peu la collection et leur devrai encore bien des heures de fou-rire.
Et il faudra attendre quelques années de plus et le passage de la
série aux affligeantes caricatures de Pellos pour que je m’en
détache.
En attendant, je suis dans une bonne passe : les résultats du
concours sont publiés et c’est bon pour moi. Je suis dix-neuvième de
liste, ce qui est pas mal vu le nombre (mon père est allé
poireauter à Gautier pour entendre les résultats !). Pour un éclopé
il fallait le faire !
Le cher Georges Grandvoinet est mieux placé que moi et gagne, pour
l’école, la queue du Mickey.
Mon cousin, qui est un bon bougre, vient me serrer la main illico :
Bienvenue au club !
Il me donne quelques précisions indispensables sur les us et
coutumes de Gautier pour que je ne rate pas mon entrée en octobre.
Lui entre en Philo et il surveillera avec beaucoup de vigilance et
de discrétion mes premiers pas.
La famille finalement est très-très contente de son poulain…
Au fait ? Y avait pas comme une histoire de vélo ?
Convalo à vélo sans pédales !
Aïe ! Alors là c’est la tuile. Interviouvé, Duboucher a été
catégorique : Pas de vélo pendant un mois. Il n’a pas envie d’y
revenir sur mon truc, merci bien !
C’est raisonnable mais ça ne fait pas mes affaires. On avait un
contrat où le délai de livraison était en blanc. Je voudrais bien
n’y voir que du bleu.
On fera une petite fête à Boufarik pour présenter la petite nouvelle
à son élu mais pas question de l’enfourcher. La petite nouvelle
arrive bien emballée et sans ses pédales. Pour le transport... (mon
oeil!). C’est mira maccache toccar, comme une petite fiancée...
C’est vrai qu’elle est belle, appuyée au mur, dans le couloir. Mais
le supplice de Tantale, à côté, c’est rien ! Je l’admire, je la
bichonne, je klaxonne, je vérifie dix fois le contenu de la trousse
et la force de la pompe. Et puis j’y tiens plus. Cette belle il faut
que je me la sorte un peu, qu’on la voie, qu’elle prenne un peu
l’air sur la route. Et me voilà dans le jardin en train de la
pousser bras dessus bras dessous, et même sur la route de Souk Ali,
à l’ombre des Cyprès de l’allée. Y a pas grand monde, heureusement.
Pas besoin de vous dire qu’avec mon vélo sans pédales poussé à la
main il valait mieux que je sois vu sur la route de Souk-Ali, plutôt
que descendant la rue Hoche !
Sept ans de bonheur (bis)
Parallèlement aux sept ans de bonheur que je vais passer à Gautier,
ce petit vélo me donnera sept ans de bonheur sans mélange, les
week-ends et parfois le jeudi, à la Ferme. Je vivrai dessus. Je le
cabrerai comme un mustang. Et il en fera du chemin. Et il en verra
des copains. Il fera même du vélo-foot sur le tennis !
En 1955, pour mon bac Philo, mon père m’offre la taille supérieure
(c’était urgent) et j’hérite d’un superbe vélo cyclotouriste, rouge,
avec lequel je sillonnerai la Haute-Garonne en été et qui est
toujours dans mon grenier. Je l’aimerai aussi beaucoup, mais pas
tant que le premier que je quitte à regret.
Mon vélo taille cadet, triste et solitaire, est resté dans mon
sous-sol à Alger, en parfait état. Solide tel qu’il l’était j’espère
qu’il fait encore la joie d’un gamin de mon quartier. Ou d’ailleurs.
Et Solal dans tout ça ?
Solal ? La meilleure clinique du monde… Pensez !... C’est là que j’ai
rencontré les Pieds Nickelés !
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