ALGER 92 : 30 ANS APRÈS...

 

Par Jean BRUA (photos de l’auteur)

 

 

Mon « Retour » à moi date déjà de treize ans.

C’était en janvier 92, à l’occasion d’un reportage pour mon journal Nice-Matin. Il s’agissait de « prendre la température » d’Alger au lendemain du fameux putsch qui avait court-circuité la prise de pouvoir « légale » des islamistes en décembre 91.

Je ne reviendrai pas sur le sujet qui me ramenait dans ma ville natale trente ans après qu'un autre « mouvement d'histoire » m'en avait éloigné.

 

 

Ce qui compte aujourd'hui, ce n'est pas tant les circonstances qui motivaient ce retour que l'émotion, mêlée de curiosité, de la reprise de contact après tant d'années et d'événements qui avaient changé le sens de notre existence.

Dès le moment, où, à Marseille, j'ai embarqué dans l'avion, j'ai su que je n'oublierai jamais les premières heures, la première journée de ce voyage.

Par précaution, toutefois, j'ai porté toutes ces impressions sur le papier dès que j'ai eu quelques instants de solitude, c'est-à-dire au soir de mon deuxième jour à Alger. C'est ainsi que, dans ma luxueuse « suite » de l'hôtel Saint-George, où je n'avais jamais mis les pieds en plus de vingt-cinq de vie algéroise, j'ai pondu, sur le papier à en-tête de l'hôtel, en une heure ou deux pendant lesquelles il m'a semblé que ma plume courait toute seule, seize feuillets que je conserve religieusement, et qui sont une régurgitation brute, sans plan, sans effets ni recherche de style ou d'idées-force, de mes impressions d'enfant prodigue.

C'est l'essentiel de ces pages que je confie aujourd'hui aux écrans d'Es'mma, en espérant que beaucoup de ceux qui ont « fait le voyage », avant ou après moi, s'y reconnaîtront.

 

 

 

 

La ville a pu changer. Peut-être est-elle morte
ou n’a-t-elle pas existé.
Peut-être n’est-il rien, derrière cette porte,
que les vapeurs d’un soir d’été.

Edmond Brua (Souvenir de la Planète) 

 

 

Vendredi 24 janvier 1992, 8 h du matin. Je suis arrivé hier après-midi, par l’avion de Marseille, avec quelques dizaines d’ouvriers « permissionnaires » submergés de bagages en carton. Mais ma soirée a été « confisquée » par notre chère Madjouba et sa famille, venues m’accueillir à Maison-Blanche comme un parent de retour de la nuit des temps. Comme on ne m’a  laissé partir de Ben Aknoun qu’après minuit, gavé de rougets, de crevettes roses et d’attentions diverses, j’ai gagné l’hôtel El Djezaïr (« ancien Saint-George », précise fièrement la raison sociale) dans la guimbarde obligeante d’un voisin « taxieur » sans que l’obscurité pluvieuse, orpheline depuis longtemps des guirlandes de lampadaires qui dessinaient les voies-balcons de  « la plus belle baie du monde » (Le Corbusier) eût laissé filtrer le moindre signe de reconnaissance. Comme si cette nuit d’encre, telle la nuit mystérieuse de Noël, avait voulu réserver à mon réveil ce cadeau miraculeux.

Nous y sommes, ma mémoire et moi. Ce vendredi est un « dimanche », ici. Boumedienne l'a décidé ainsi, il y a quelques années, pour complaire à l'islamisme renaissant. Et celui-ci à pris ses aises, depuis. Une journée tendue s'annonce, avec l'entrée en vigueur de « l'encadrement des mosquées ».

Pour moi, ce sont surtout les retrouvailles avec ma ville. Je ne peux que descendre à pied. Le temps est légèrement pluvieux et j’enfile mon K Way. Première reconnaissance, le carrefour route d’El Biar-boulevard Bru, qui offre une si belle vue sur le port. On voit des pétroliers en attente dans la baie (j’apprendrai plus tard que l’embouteillage est dû à une grève de dockers). L’avenue Franklin-Roosevelt s’appelle toujours ainsi. Je m’attends à trouver les successeurs des spahis devant le Palais d’été, mais, celui-ci, devenu Palais du Peuple, n’est plus gardé par des militaires. Les jardins seraient encore beaux, sans les dépôts d’ordures ou de déblais qui se profilent entre les arbres et les massifs...

Le soleil se montre un peu. Voici le musée du Bardo et bientôt le parc de Galland, qui paraît à l’abandon. À l’abord des hauteurs de la rue Michelet-Didouche Mourad, la foule se fait plus dense sur les trottoirs, contre les murs (les fameux « teneurs de murs » de la société algérienne du désœuvrement). Succession d’enseignes en arabe ; beaucoup de vert; entrées d’immeuble noires, façades décrépites, trottoirs défoncés.

Il y a beaucoup de voitures et de taxis jaunes. Tous roulent plutôt plus sagement qu’en France, malgré (ou à cause de) l’absence de feux, dont aucun ne fonctionne. Il faut quand même faire attention en traversant, car le flot est continu.

Des lycéennes au lieu de lycéens

À la hauteur de la rue Hoche, bien sûr, je descends vers le lycée. La voie semble semi-piétonnière et il y a foule au milieu de la rue. Des barbes, des khamis [1] des groupes en conciliabule. Pas un flic, mais, devant la radio, face au  lycée, une garde militaire discrète, avec deux sentinelles-kalachnikov.

 

À la sortie de «  Gautier », ce sont les filles qui sortent et les garçons qui attendent.

 

Je reste un bon moment devant le lycée ex-Gautier, qui fait encore bonne figure, sous sa façade pavée de verre. La pluie recommence. Je tourne le coin de  la rue Edmond-Adam, dans l’espoir de voir quelques gamins jouer au foot, comme nous le faisions, avec nos cartables en guise de poteaux de but. Voici la porte de garage devant laquelle on s’exerçait au sfollet. Mais les lycéens sont devenus des lycéennes, qui gloussent sous leur tchador en me dévisageant. Aucun espoir de les voir entamer le moindre match. Je reprends mon chemin du souvenir. À la place Hoche, je prends l’itinéraire Clauzel, jugé autrefois le plus sûr (antantion les oitures !) par mes parents et ceux des condisciples descendus, comme moi, des hauteurs de la ville. Après Victor-Hugo, la rue est coupée par les travaux du métro, qui n’en finissent pas, paraît-il. Saint-Charles de l’Agha dépasse des grues, coiffée de haut-parleurs. C’est maintenant une mosquée : il y a des chaussures sur le parvis.

Rue Michelet-Trou des Facs

Je rejoins la rue Michelet, traverse la rue Richelieu. Le kiosque à journaux est toujours là (y fait-on toujours bisquer la buraliste avec la mythique « Gazette de Strasbourg » ?) et l’ancienne pharmacie Garès porte des croissants verts au lieu de croix.

Me voici dans la partie la plus chic de l’Alger d’autrefois, mais rien ne l’indique plus. Les façades, les devantures sont à pleurer. C’est là que nous « faisions la rue Michelet », jusqu’au bar des Facs et retour, et ainsi de suite, toute tchache déployée, avec  « l’œil américain » sur les canusses en robe vichy. Il y a toujours un monde fou, mais les mines sont sinistres et les barbes nombreuses, ceci expliquant sans doute cela.

Trou des Facs, où stationnent quelques fourgonnettes bleu et blanc de la police (il y a une mosquée remuante au-dessus de l’ancien garage Lavaysse). Encore des immeubles en berne: façades tristes, portes délabrées, escaliers douteux. Les bars qui suivent, nos rendez-vous des Quat’Z’arts et de l’Université ont l’air fermés depuis des siècles. J’espère encore dans l’Otomatic, mais j’ai du mal à le situer sous l’enseigne Cercle Taleb Abdehramane (« l’artificier en chef » du réseau de bombes de la Casbah). Au-dessus, la masse de l’Université se dresse, intacte apparemment et aussi majestueuse que du temps où elle était le temple de notre avenir.

Le lycée Delacroix reste tiré à quatre épingles, blanc et rouge, comme autrefois. En face, ou à peu près, la boulangerie, à l’angle de la rue Monge, où ma mère prenait le pain, en quittant son bureau  de la Direction de la Santé, à quelques mètres de là. Le Coq Hardi a disparu, avalé par la station de métro en contruction et aussi le Laferrière, PC du RUA, où l’hymne du Pilou-Pilou résonnait très tard, les soirs de victoire. Il faut contourner le chantier pour atteindre la Poste. La place elle-même est défigurée par les excavations. Mais la vue sur la mer est toujours aussi suffocante de beauté, surtout qu’il y a un peu de soleil. De l’autre côté, les escaliers que j’ai si souvent empruntés s’élèvent vers chez moi.

La petite fontaine du monuments aux morts

Le regard embrasse en même temps le GG et le monument aux morts, avant de buter sur l’immense hôtel Aurassi, qui couronne tout cela en masquant la colline des Tagarins.

J’aimerais monter par les jardins du monument aux morts, mais la grille de l’avenue Pasteur est cadenassée. Par les barreaux, on voit l’horloge florale, sans aiguilles ni fleurs, et le monument lui-même, amputé des statues colossales de l’armée d’Afrique. Sur le socle vide, à leur place, deux poings de pierre brisant leurs chaînes. Tous les noms gravés sur les murs ont été grattés, sauf quelques dizaines, en fin d’ordre alphabétique. Contrordre tardif ou lassitude des gratteurs ?

Enfin, j’ai pu me glisser dans le jardin, par une porte restée ouverte dans les escaliers de côté, à la suite d’enfants qui font provision d’oranges amères ou jouent au foot sur les paliers, là où un  relief de tuyau témoigne qu’il y avait une petite fontaine verticale, où l’on venait boire en « suçant le jet d’eau ».

Escaliers monumentaux du Forum. Un des soldats postés en haut des marches me dissuade sans équivoque de les emprunter. Zone militaire. Depuis quand et pour combien de temps ?

Je passerai donc par le côté, encore une fois. Par les escaliers qui débouchent sur la rue Serpaggi, juste devant l’ancien café Ortiz  (Bar du Forum), 32 ans jour pour jour après le rôle historique joué par son patron dans l’affaire des barricades. Cette fois, je suis bien près de chez moi. Je continue par la petite plate-forme au bas de mon  immeuble. Elle domine le Forum, où l’on peut voir trois ou quatre blindés BMP vert et sable. Au moment du putsch de « nos » généraux, en avril 61, c’étaient des AMX 13 de la Légion qui étaient à leur place!

Les « barres  » de la rue d’Est(h)onie

Sur la plate-forme dont je parlais, quatre enfants sont assis devant le rideau de fer d’un ancien garage. Il y a longtemps que celui-ci est enclavé par les escaliers Maréchal-Foch, mais je me souviens du temps où  il était encore accessible aux voitures. L’un des enfants me demande par gestes si j’ai des cigarettes. Je réponds que je ne fume pas, et que, de toute façon, ils sont trop jeunes. Mais la conversation est liée. Ils sont très intéressés d’apprendre que je suis un ancien du quartier, que j’ai joué au foot ici même et dans la rue d’Esthonie, au-dessus. Je leur montre le balcon de mon appartement, plutôt croulant, d’où je regardais la mer en crachant des noyaux de cerise. Je prends des photos. « Pour le souvenir ? » demandent-ils, attendris. Que je sois journaliste les passionne. Et à Nice, en plus ! « Moi, j’ai des parents à Marseille », dit fièrement le plus jeune. Un autre marmonne quelque chose au porte-parole. « Monsieur, il demande si vous ne voulez pas l’emmener en France ». Tous rient. Je dis : « En France ? Mais il ne fait pas aussi beau qu’ici (ce n’est pas le jour, mais tant pis). — Oui, mais... » (il fait le geste de manger, en secouant la tête). Je commence à comprendre le désenchantement de ces jeunes et leur vulnérabilité à la propagande du FIS. Nous nous quittons comme de bons amis et ils me souhaitent « bonne chance ».

Voici les derniers escaliers qui mènent chez moi. Autrefois, j’en connaissais le nombre exact. L’eucalyptus géant de la placette qui couvre la garderie d’enfants (certainement désaffectée) est toujours là.  J’ai lu dans des notes de mon père que c’était  un « australien » qu’il avait vu planter avant la guerre. Si je pouvais m’en approcher (le passage est condamné par des grilles et une silhouette militaire arpente les dalles) j’y trouverais peut-être trace des nombreuses inscriptions que mes camarades et moi lui avons infligées au canif...

Jusque là, j’ai traversé la moitié d’Alger sans la moindre émotion, tant l’atmosphère était changée. Je marchais dans ces lieux connus et reconnus de ma mémoire, comme si j’étais quelqu’un d’autre. Ici, tout de même, la boule que je redoutais et espérais à la fois s’est nouée dans ma gorge. Tout ce chemin, depuis trente ans, cette autre vie heureuse, pour revenir au point de départ ! Pour comprendre tout ça, il me faudrait rester assis au pied de l’eucalyptus, de ma maison, de mon  enfance, pendant au moins toute la journée et, sans doute, pleurer beaucoup en pensant à mon père, à ceux des  miens  qui ne sont plus, à ma mère, enfin, que je sais angoissée par le vieillissement et la proche échéance de la mort.

Heureusement, encore une fois, des enfants m’entourent. On reparle du quartier, du passé. Ils n’en reviennent pas que j’ai pu  être petit et, de mon côté, j’ai du mal à admettre que je ne suis pas de leur bande. Je choisis le plus dégourdi pour prendre une photo de moi avec les autres. J’ai douté, sur le moment, qu’elle soit très réussie : il a appuyé tellement fort sur le déclencheur que l’appareil a plongé de dix centimètres. Merci les enfants !

Je repars vers le milieu  de la rue. À l’endroit où nous nous asseyions sur « les barres »,  il y a une dizaine de jeunes barbus énigmatiques, qui me regardent sans hostilité ni intérêt. Ces barres — plutôt des tubes d’acier — qui délimitent un jardinet planté d’aloès, servaient de siège (à tous les sens du terme) à la jeunesse du quartier d’Esthonie. On pense à une djemâa, cette place des villages kabyles où s’échangent opinions, potins et secrets. Je m’approche des fameuses barres. Il en manque la moitié d’une et les autres, qui ont été rescellées, ne tournent plus sur elles-mêmes, comme nous aimions à le leur faire faire, pour embêter les commères du quartier. Ça faisait un terrible bruit de ferraille, qu’il nous arrivait de corser en enroulant une corde autour, patiemment, de façon à faire tourner la barre plus longtemps, comme on lance une toupie. Toupie ! Les  gosses, qui m’ont suivi, m’ont mis au défi de lancer une toupie qu’ils me présentent toute prête, corsetée de  ficelle. Je n’ai pas osé lancer « à la fille » [2] et j’ai raté mon coup, comme souvent quand je tentais de lancer « à la garçon », ici même.

 

Devant « mon » 11 de la rue d’Esthonie, avec une nouvelle bande.

 

Je ne m’attarderai pas avec les adultes. Cinq minutes pour voir que la plaque « rue d’Esthonie » est toujours en place, avec son « h » fautif,  à l’angle des escaliers de la rue Lacanaud qui plongent d’une seule droite jusqu’au lycée de filles, coupés seulement pas les rues Duc-des-Cars, Serpaggi, Berthezène, Berthelot et l’avenue Pasteur, sur fond d’arrière-port de l’Agha.

Coups de sifflet et exclamations de sportifs en provenance du stade Leclerc, de l’autre côté du boulevard. Je rejoins celui-ci par la ruelle où j’ai joué au foot jusqu’à au moins 22 ans, avec des minots moitié moins âgés. Les deux immeubles qui flanquaient ce terrain improvisé sont maintenant desservis par une rampe bétonnée qui a recouvert la butte de terre d’origine. C’est bien le seul perfectionnement immobilier que je constate. Il faudra que je revienne photographier tout ça par beau temps. Pour le moment, mes pas m’entraînent vers le stade. Me voici contre le parapet qui le surplombe. Une longue rangée d’hommes silencieux regarde jouer de jeunes handballeuses en culottes longues.

La vue sur la baie est extraordinaire. Je ne me lasse pas d’aller et venir longuement sur cette promenade, en regardant passer les voitures qui montent sur El-Biar, comme moi, autrefois, à vélo, à scooter ou en 2 CV. 

La grande balade dans le passé

Dans l’autre sens, j’ai poussé jusqu’à Sainte-Marcienne, devenue mosquée, elle aussi. En 1947, l’abbé Dubuquois y  a marié ma sœur Josette. Comme ça commençait à grouiller de « frérots »[3], je n’ai pas insisté et je suis redescendu  par le boulevard en croisant d’autres fidèles qui montaient pour la prière, leur tapis roulé sous le bras.

Des soldats armés veillent dans les jardins en étages du Forum. Je contourne ceux-ci jusqu’au  rond-point, où j’hésite sur la direction à prendre. La rue Dupuch (où je suis né), est  peu engageante, de même que les raides escaliers délabrés qui descendent comme des échelles vers le siège de l’ex-XIXe Corps, devenu celui du FLN. Je prends donc le chemin le plus long, l’avenue qui fait le tour du GG. Voici l’ascenseur public, toujours en service, ce qui tient du miracle. Je regagnerai l’avenue Pasteur par l’autre côté du monument aux morts. À gauche, Alger-Bar (nom arabe illisible pour moi), ancien PC de mon père, puis la rue d’Isly (Larbi Ben M’Hidi), piétonnière. Beaucoup, beaucoup de monde, mais aucune femme, aucun Européen.

C’est là qu’eut lieu la fameuse fusillade du 26 mars. L’état des maisons est lamentable et les beaux magasins d’autrefois (rideaux tirés, c’est vendredi) sont fondus dans la même crasse grise. Une rue fantôme. Pas étonnant que je n’y ressente aucune émotion, même en pensant aux morts de cette journée de sang et de honte, à mon camarade Jacky G., tombé un peu plus loin, près de la Poste. J’avance dans cette foule, à contre-courant, puisque tous semblent venir de Dumont-d’Urville, pour une raison que je m’explique pas. Ce pourrait être parce qu’ils fuient Bab el Oued, où la tension est grande, mais leur flux n’a rien de panique.

La place de l’Emir est dominée par la statue équestre d’Abd El Kader, en plein milieu, au moins trois fois plus grande que celle de l’ancien titulaire, Bugeaud. Il y a encore des panneaux électoraux avec des affichettes du FIS, qu’il faudrait photographier. Mais il y a trop de monde, et je ne tiens pas à ce qu’on casse le petit compact de mon plus jeune fils, que j’ai préféré à mon Canon pour cette reconnaissance, car il est facile à dissimuler sous le K-Way. Les affiches disent à peu près : Plutôt que de moderniser l’Islam, islamisons la modernité. Slogan habile, mais programme inquiétant.

Dernière partie de la rue d’Isly. Le cinéma Le Club, qui fut un de mes favoris, est devenu une cinémathèque multisalles. Tant mieux. Tellement de ces lieux magiques qui m’ont fait rêver ont disparu !

Rue Dumont-d’Urville (Ali Boumendjel). Il y a toujours une librairie à l’emplacement de Soubiron, bien achalandée. Et une mosquée, derrière. En bas, le square Bresson (Port-Saïd), avec l’opéra devenu TNP. Quant à l’orgueilleux Tantonville, il s’est recroquevillé comme un fruit sec.

Je rejoins le boulevard front de mer par les arcades qui bordent le square. J’ai renoncé à emprunter celles de la rue Bab Azoun, en direction de Bab el Oued. Il y a de plus en plus de monde — mines fermées — et ce n’est pas le moment de s’aventurer. Pas le moindre flic, mais je ne me sens pas inquiet. Personne ne m’accorde d’attention. Seul un gamin m’a lancé « Bonjour, Monsieur », sur un ton de cérémonie moqueur.

Le long de la balustrade du boulevard, près de l’ascenseur du port, desservi par une passerelle, un cordon de foule s’épaissit à mesure qu’on approche de la place des Martyrs (ex-« du Gouvernement », dite encore « du  Cheval »). Un homme étrange m’aborde, qui semble sorti d’un film des années 30, avec nœud pap et gilet, mais aussi un anachronique walkman.

« Bienvenue, Monsieur, dit-il de son air le plus distingué. Vous visitez notre pays ? »

Je réponds que oui, pendant qu’un attroupement silencieux se forme autour de nous. Il se présente comme un professeur, docteur en enseignement islamique, tantôt à Paris, tantôt à Alger. Diplômé de littérature française, dit-il. Nous conversons sur ce bout de trottoir populeux, comme dans l’un des salons franco-musulmans de l’ancienne Algérie. Il est charmé par ma connaissance de la hiérarchie islamique en France : Dr Haddam, Si Hamza Boubekeur, cheikh Abbas. Il sait de quoi il parle, mais il a l’air un peu fêlé. Quelques sourires dans l’assistance me le confirment. Il veut à toute force m’inviter à dîner et j’ai toutes les peines du monde à me défiler.

« Ah, vous êtes au Djezaïr ? Si vous voulez, je vous trouverai quelque chose de moins cher. »

Je lui demande sa carte, pour pouvoir m’esquiver. Il n’en a pas sur lui, mais je peux le demander quand je veux au café qui fait l’angle.

 « Ce sont des parents, vous pouvez y aller, vous ne paierez rien ».

Il griffonne un nom sur un bout de papier et nous nous quittons comme si nous devions nous revoir le lendemain. Il repart dans la foule, tout souriant. Un « frérot » sombre, qui a suivi toute la  conversation, esquisse un rictus aussi éloquent que s’il s’était frappé la tempe de l’index.

La tache bleue du RUA.

Il est temps de rentrer. Je remonte vers le centre par l’ancien boulevard Carnot (Zighout Youssef). Voilà l’Aletti, devenu Es Safir, qui a beaucoup perdu de son lustre ; la mairie, où j’ai fait mes débuts de journaliste (Alger-Revue), la préfecture, l’Assemblée algérienne. Dans la pierre du parapet, subsistent les excavations  laissées par les couteaux de poche que venaient y aiguiser les anciens. Il semble que la coutume se soit perdue.

D’ici, on voit la tache bleue du RUA. Je la photographie avec mon petit télé, mais ça ne donnera pas grand’chose, de si loin.

 

Finalement, c’est d’un tournant du boulevard Bru que je ferai la vue ci-dessus. L’ex-RUA se situe (est-il besoin de le préciser ?) à la pointe de l’angle que fait le « môle cassé » (flèche), mais on remarquera que la « Tour Eiffel » d’antan a disparu ! Par ailleurs, il semble qu’un bâtiment (bureau des installations de stockage pétrolier ?) occupe les lieux que nous avons connus, dont ne subsiste que l’immortelle couleur bleue.

 

  Il faudrait que je me rapproche. Allez, direction Taffourah. Je retrouve la rampe, bien changée par son aménagement en bretelle d’autoroute. Mais en bas, je buterai sur les hautes grilles du port (celles auxquelles se cramponnait Gabin-Pépé le Moko, dans la scène finale du film de Duvivier).Le RUA (ou du moins son emplacement) n’est plus accessible, malgré mes efforts pour trouver un passage. Je rejoins donc le boulevard par la passerelle de fer qui enjambe la voie ferrée, à l’endroit où, avec les copains d’Esthonie, nous venions déposer des pièces de monnaie sur le rail, pour le plaisir bébête de les récupérer aplaties et élargies par le passage d’un train. Adieu RUA,  c’est pou’ toujou’!...

Retour par le boulevard Baudin-Amirouche. L’AGEA est devenue UGEA. Fermée, elle aussi. Autrement, j’y aurais fait un tour. Je passe devant le commissariat central, maintenant Direction de la Sûreté. Flics bleus à mitraillette Beretta sur la poitrine. À l’Agha, je remonte par la rue Charras. Passage devant le cadavre du Vox. Que n’y ai-je vu ! Entre autres, Les Enfants du paradis et Une femme disparaît, mon premier Hitchcock. Sans compter tous les films où nous nous invitions aouf, avec quelques experts de la resquille, en entrant par les portes de sortie et en rampant dans le noir, dans le dos du contrôleur affecté à leur surveillance.

En retrouvant la rue Michelet, par une petite traverse d’escaliers que j’avais oubliée, je me suis senti les jambes lourdes. À cet instant, j’avais déjà fait ma douzaine de kilomètres.  Je me suis assis sur un des rares bancs valides en regardant passer les barbus puis une vieille femme s’est arrêtée devant moi et, me regardant avec sympathie, m’a demandé : «  Labès ?

—  Labès halikoum ».

J’aurais aimé pouvoir lui en dire plus en arabe. Elle a ri et elle a dit : « Alors ça va. C’est bien ». Et elle est partie dans un sourire, contente d’avoir rencontré quelqu’un de son temps.

Après cela, je me suis plutôt traîné sur le chemin du retour, jusqu’à la rue Meissonnier où je savais trouver le marchand de sfindj de l’époque de Gautier. Il y était, en effet (ou son successeur, qui lui ressemblait comme un frère) dans une échoppe-boyau enfumée, que  bouchaient une demi-douzaine de clients. Les sfindj marchaient à la chaîne : sitôt jetés dans la friture, sitôt soufflés en belles bulles dorées, sitôt cueillis d’une pique de métal et jetés sur le marbre, tout brûlants. J’ai pris le mien en tendant un billet de 10 dinars. Une grosse coupure, semblait-il, puisque le « caissier » m’a dit : « T’ias pas 2 dinars ? ». Je ne les avais pas. « Ça fait rien, demain » : il avait confiance ! Je suis reparti avec sa confiance et mon beignet, dans la fumée. C’est tout ce que je j’avais mangé jusque là, avec deux cornets en papier journal de cacahuètes salées (5 dinars chacun).

 

Le beignet avalé (une merveille, qui valait son pesant proustien de madeleines), j’ai pu choper un taxi jaune au passage. L’envie me reprenait de faire un tour dans la ville, surtout vers la zone susceptible d’incidents (après tout, j’étais là en reportage). « À la place des Martyrs ! » Et nous voilà repartis par le chemin que je venais de faire à pied. Place des Martyrs (devenue laide, sans le duc d’Orléans à cheval, et toute rapetissée par un réseau d’arrêts de bus), j’ai dit : « À Saint-Eugène ! ». À Saint-Eugène, j’aurais pu dire « À Guyotville ! » et ainsi de suite, jusqu’à Cherchell. Mais je me suis contenté de voir le stade de Saint-Eugène et quelques cabanons au bord de l’effondrement. Retour en longeant Bab El Oued par la Consolation. Rien n’indiquait qu’il venait de se produire des incidents sérieux. Aperçu le lycée Bugeaud-Abd El Kader (inséparables, ces deux-là !). Remonté l’avenue du 8-Novembre. Re-boulevard, Grande poste, puis boulevards Saint-Saëns-Mohamed V, Télemly-Bouakouir (un polytechnicien ami de mes parents) et retour au Saint-George.

Pour cette grande balade d’une quinzaine de kilomètres, 48 dinars (moins de 15 F). Ce n’est pas en taxis que je ruinerai mon journal. En restaus, alors ? Ce soir, je dîne sur place. Luxe, bougies, hôtesses, maîtres d’hôtel. Excellent repas, très bon Mascara rosé. Entre 3 et 400 dinars (100 à 120 F). À Nice ou à Paris, l’équivalent vaudrait le double et le service serait moitié moins aimable. Un des serveurs est un jeune Kabyle qui ne rêve que d’aller exercer ce métier en France. Il me tournera autour les autres fois que je dînerai à l’hôtel, comme s’il pensait que je pouvais l’y aider. Je repense au gamin qui voulait que je l’emmène...

Voilà, c’étaient mes premières 48 heures à Alger depuis 30 ans. Ça valait la peine que j’en transcrive les détails avant d’oublier. Je ne sais pas ce que j’en ferai, mais j’avais besoin de me libérer de ces impressions.

Peut-être que je ne reviendrai jamais ici. Mais je relirai souvent ces notes et je ne déchirerai jamais ces feuillets.

J.B.

1 - Longue tunique blanche portée ostensiblement par les islamistes.

2 - Le lancer « à la fille » (fastoche) se fait en position accroupie, dans un fouetté parallèle au sol. Le geste « à la garçon » est une sorte de smash exécuté debout, qui lance la rotation de la toupie juste avant que celle-ci ne touche le sol.

3 -  Surnom moqueur désignant les militants islamistes.

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