Jean Pélégri

"le passé n'est pas simple"

 

 

Bokhalfa et Jean Pélégri dans "Les oliviers de la justice" (James Blue, 1962)

(Photo : Dalmas, D. R)

Jean Pélégri, écrivain et professeur de lettres né en 1920 à Sidi-Moussa, est décédé en septembre 2003 peu après son ami Mohammed Dib.

On peut regretter que l’écrivain, admiré et célébré par plusieurs générations d’écrivains algériens de Camus, Robles et Feraoun à Djebbar et Djaout parmi beaucoup d’autres, n’ait pas encore la même notoriété dans le grand public. Car, enraciné dans sa Mitidja rurale, il a su mieux que d'autres ressentir et exprimer la continuité, l’osmose entre cette terre et tous les hommes qui l’ont un temps partagée, des hommes qu’elle a liés par delà les antagonismes et les drames.

 «Les paysages, matrice de notre mémoire, nous constituent à jamais» (1) et enfant déjà, du sommet du château d’eau, il percevait, sous la géométrie des routes et des rangs de vigne, la persistance de la morphologie géologique, les cheminements clandestins de l'enfance et de la révolte à venir ainsi que, divergent, l'axe de la prière islamique orienté vers la Mecque.

«Le Maboul»

C’est dans le microcosme polyglotte d’«Haouch-el-kateb», la ferme paternelle au nom prédestiné, qu’il a reçu ses leçons fondamentales ; de son père, le colon acharné à rester juste, du gardien, des ouvriers, de son oncle horticulteur, de ses compagnons mais aussi des Hugo, Michelet, Rousseau et Tolstoï de la bibliothèque familiale. Il en naîtra, en 1963, dans la douleur de l’exil, son chef d’œuvre «Le Maboul», un livre sans équivalent recréant une langue rauque où les mots du français se moulent dans les structures de la phrase orale arabe et dans la pensée transcendante de Slimane le simple.

«Les Etés perdus»

Avec pied-noirs et tirailleurs «indigènes», comme Bokhalfa son copain de la ferme, Pélégri affrontera le nazisme d’Italie en Allemagne. On retrouve les traces de ce combat dans son roman ultime de 1999 «Les Etés perdus» (quel joli titre pour un exilé !), à la tonalité sudiste, qui évoque aussi le temps, comme suspendu, entre la guerre et le séisme, entre mai 1945 et novembre 1954.

«Ma Mère l’Algérie»

On peut considérer «Ma Mère l’Algérie» paru en 1989, avant donc  «Les Etés perdus», comme un testament. Ce récit né de la rage face aux déboires de l’Algérie, présages de nouvelles tragédies, ne peut qu’émouvoir mais aussi éprouver le lecteur pied-noir.

Il se conclut par «Les paroles de la rose» un merveilleux poème dicté par la souffrance et l’espoir d’une vieille femme algérienne illettrée.

«Les Oliviers de la justice» et le cinéma

Jean Pélégri a aussi travaillé pour le cinéma. Comme scénariste et assistant pour «Les Oliviers de la justice» tiré de son roman éponyme et réalisé autour d’Alger par James Blue  dans le difficile contexte de 1961, où il  interprétait le rôle de son propre père.

Il est encore apparu épisodiquement comme acteur chez Robert Bresson et Alain Cavalier apportant sa densité physique à ses personnages, ainsi que, inoubliable silhouette muette, dans l’«Outremer» de Brigitte Rouan.

 

(1) J. Pélégri, Ma Mère l’Algérie, p.11.

"C’est seulement plus tard, quand toutes les choses sont arrivées, finies, qu’on peut savoir ce qu’il y avait d’écrit (Dieu, si tu veux, parce qu’il est Grand, il t’envoie la lettre d’avance, mais toi , c’est qu’à la fin que tu vas pouvoir la lire) … Avant, tu peux dire seulement qu’il y a quelque chose qui te pousse, comme le moteur, et qui te fait, en plus, tourner à droite ou à gauche ..".

J.Pélégri, Le Maboul, p.52

 

"Il y a tragédie, selon le mahatma Gandhi, quand les uns n’ont pas tout à fait tort et les autres pas tout à fait raison. La guerre civile est une de ces tragédies. En particulier quand elle concerne l’avenir et le destin des vôtres et de votre communauté."

J. Pélégri, Ma mère l’Algérie, p.51.

"…

Nous sommes tous fous, m’sieur Jean

Dieu nous a tout donné

La main pour caresser

Et elle sert à tuer 

La grenade pour la bouche

Et elle sert à mutiler 

La terre pour tapis

Et elle sert à enterrer 

Pourquoi tout ça, m’sieur Jean

Dieu nous a tout donné

L’arbre pour son ombre

Et il sert aux embuscades 

Le couteau pour le fruit

Et il sert pour la gorge 

La nuit pour se reposer

Et elle sert à veiller

Nous sommes tous fous, m’sieur Jean

Si tu veux boire la mer

C’est la mer qui te noie

Quand Dieu te donne un fils

Ce n’est pas pour l’enterrer 

Mais tu dois sourire, m’sieur Jean

Le sourire c’est pour les vieilles 

Le sourire protège les vieilles

C’est leur voile de mariée

…"

J. Pélégri, Ma mère l’Algérie

Les paroles de la rose, p.87-89.