Aquarelle de Gustave Lino (collection Jean Brua)

 

RUA PANCHAS

 

Texte et illustrations de  Jean Brua

 

 

Pourquoi on appelait « Souris » le regretté Jean Tardy de Montravel*, et comment ce surnom lui est resté, je ne l’ai jamais su. En tout cas, il était l’un des piliers du club nautique, aussi présent, robuste et inamovible que ceux - peints en bleu - qui soutenaient la dalle-toit du restaurant ou la pergola coiffée de canisses sous laquelle, entre piscine et volley, résistait la seule ombre disponible d’un bout à l’autre du môle dit « cassé » (Pourquoi « cassé » ? Sans doute parce que sa ligne de béton et  de blocs accusait, à la hauteur de l’Agha, un angle où l’île R.U.A. était  nichée comme un repaire de pirates).

 

Le pilier « Souris », lui, n’était peint en bleu (et blanc) qu’à l’intérieur. Extérieurement, il arborait la tenue d’été réglementaire du ruaïste nautique : un épiderme pain brûlé qu’on ne remisait que fin octobre, au terme d’une saison commencée au remplissage de la piscine, dans la première quinzaine de mai. Il y avait toujours une douzaine d’habitués pour assister à l’événement et saluer par des acclamations de foreurs pétroliers, le jaillissement écumeux des premiers mètres cubes de mer, pompés par une canalisation de bronze dans la pureté absolue des abysses d’outre-môle.

Le bassin de mosaïque bleue, d’une profondeur de trois mètres, demandait au moins deux journées de remplissage. Il fallait alors du courage pour goûter au glacier liquide bravant le soleil. Je me rappelle être ressorti comme un bouchon de champagne d’un de ces bains « baptismaux », sous le coup de fouet (10°) de l’eau vierge.

 

« Souris », que ne gênaient nullement ces températures arctiques, s’ébattait comme un jeune phoque sans attendre que le niveau permette de plonger en sûreté. Pire : la première pancha mauresque de la saison était un sujet de défi entre « cascadeurs » de son acabit. C’était à qui oserait « claquer » la plus mince couche d’eau, dans les premières heures de remplissage. À peine atteignait-elle 50 cm, quand on l’affrontait de la hauteur inversement proportionnelle (2,50 m), selon l’angle minimal qui devait réduire la pénétration à un effleurement : trois bonds d’élan sur la margelle projetaient l’audacieux dans le bassin presque vide, où son corps cabré à l’horizontale  semblait ricocher comme un galet, le torse frôlant le fond, sous les ovations des copains et les cris d’effroi des bronzeuses.

 

Avril - la première pancha mauresque

 

Bien sûr, tout cela était interdit, mais qui se souciait des interdictions, alors ?

 

                               

 

Pile                                  Face

 

Sûrement pas l’ami « Souris », jamais en retard d’une blague, d’un canular, d’un coup de zouzgueff dans la tradition des « salaouètches » de toutes les générations qui se côtoyaient au R.U.A.

 

Ainsi avons-nous partagé, un jour d’inspiration malfaisante, l’idée et l’exécution d’une blague qui faillit nous faire expulser de la piscine.

 

C’était pendant une épreuve de natation officielle, disputée par des cadets du club sous les yeux de leurs parents et amis. La plupart des courses s’étaient déroulées dans un calme relatif, malgré la mauvaise humeur des lézards de gradins, contraints d’attendre la fin de la réunion pour profiter du bassin. La dernière, qui avait le mauvais goût d’être la plus longue (400 m), n’eut pas cette chance. Dès la moitié du parcours, des écarts importants entre les jeunes compétiteurs laissaient prévoir que les premiers seraient rhabillés avant que les derniers aient bouclé leurs seize longueurs. Loin de susciter la compassion, le pénible sillage de la lanterne rouge, louvoyant de plus en plus lourdement entre les balises de liège des lignes d’eau, était accompagné par une pluie d’encouragements ricanants :  « Accroche-toi, i sont pas loin !… »  « Ahisse la grand’ oile, t’ias les deux vents derrière ! » et autre « Antantion tu coules ! » encore moins charitable. 

 

Est-ce à « Souris » ou à moi que cette dernière vanne inspira la pire blague de notre farceuse jeunesse ? À quelque 45 ans de là, ma mémoire — ou alors ma mauvaise conscience ? — se refuse à trancher. Toujours est-il que le malheureux nageur, barbotant sur place, nous laissa tout le temps de perpétrer notre forfait. Ayant décroché d’un mur du restaurant l’une de ses bouées bleues décoratives, nous la transportâmes le plus discrètement possible à portée de la ligne n°1, où l’épave humaine dérivante suffoquait entre deux eaux dans la dernière longueur. C’est ainsi que, sans hésitation ni  remords, et alors que le mur d’arrivée apparaissait à l’attardé comme la côte à un naufragé du Titanic, nous lançâmes l’anneau de liège devant lui en criant d’une même voix : « Un homme à la mer ! ».

 

 

« Un homme à la mer ! »

 

Il nous fallut bien sûr détaler avant que ses parents, frères, sœurs et supporters n’aient réussi à fendre la foule en joie pour nous faire un mauvais parti. Mais j’eus tout de même le temps d’enregistrer, dans l’éclaboussement de la collision nageur-bouée, le flash ruisselant de la face la plus stupéfaite qu’il m’ait été donné de voir. Un regard de noyé rougi par le sel y semblait clignoter comme un signal de détresse dans la tempête, ou, plus pitoyablement, comme la protestation muette de la tortue de mer promise au bouillon.

 

L’œil était dans la flotte et regardait Caïn.

 

* Jean Tardy de Montravel est décédé  en 2001 des suites d'un très grave accident survenu en 1989

 

 Jean Brua

(article paru dans la revue L'Algérianiste)

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