Des cactus dans les  oursins


Dessin de Jean Brua  -  Texte de Jean-Paul Follacci

 

 

Ancien et moderne à Douaouda Marine

 

   On s’accorde pour délaisser les vils oursins noirs et ne récolter que ceux qui sont délicatement colorés, en marron, orange, violet, bleu ou verdâtre.
   Par contre on débat toujours âprement pour savoir quand et où ils sont « plus pleins » : avant la tempête, après le sirocco, en profondeur, à côté les algues ou bien quand la lune elle est pleine ? Les plus savants invoquent les mânes du professeur Dieuzaide en sa station zoologique de Castiglione pour démontrer, gestes à l’appui, que « ça que tu bouffes (comme un morfal, d’ailleurs), c’est les gonades, les organes sexuels, les claouis en quelque sorte, ignorant que tu es, et donc, par conséquent  … ».
   Ces controverses n’aboutiront jamais, je l’espère, car elles accompagnent agréablement la dégustation avec le pain frais, le soleil au zénith et le rosé glacé. Elles sont animées mais restent verbales sans hargne, grogne ni rogne véritables.

   Il n’en alla pas de même à Douaouda Marine quand une mutation technologique majeure révolutionna la cueillette.

   Depuis avant-guerre, depuis toujours donc, c’est à pied  que l’on « faisait » les oursins en s’avançant sur les mattes qui affleuraient jusqu’à une centaine de mètres au large.
   Les pêcheurs, souvent au moins quinquagénaires, étaient généralement chaussés de sandales ou d’espadrilles, vêtus d’un vieux pantalon de toile bleu marine retroussé jusqu’aux genoux, d’un Marcel limitant le bronzage aux bras et à l’encolure, coiffés d’un vieux casque colonial en liège ou bien d’un chapeau en paille dit kabyle. Un vétéran moustachu gardait même autour des reins sa ceinture de flanelle rouge.
   L’attirail était volumineux :
       -   le carreau, une caisse dont le fond avait été remplacé par une vitre soigneusement mastiquée, pour pouvoir repérer les proies et progresser prudemment en évitant de les piétiner,
      -   un crochet  emmanché sur un manche à balai,
      -   une corbeille en osier, de celles normalement vouées aux tomates.
   La remplir demandait de la persévérance ; facilement tout un dimanche matin durant lequel on pouvait suivre de l’oeil le pêcheur avançant malaisément en remorquant sa corbeille, mouillé jusqu’aux cuisses, penché en avant, concentré sur son carreau et manoeuvrant périodiquement son encombrant crochet.
    Or, au tournant des années quarante cinquante, ayant découvert les masques de plongée et les tubas, les jeunes salaouetches en slip de bain n’eurent besoin que d’une vieille fourchette désaffectée pour aller à la nage remplir, en vingt minutes, un cageot à pommes de terres soutenu par des lièges ou une chambre à air et remorqué par une ficelle.
   Naturellement, ces impertinents modernes ne se privèrent pas d’opérer préférentiellement à la barbe des anciens empêtrés dans leurs errements obsolètes.
   Évidemment, on les invita à s’éloigner : « Oh, morveux, dégage tu veux, va pêcher chez ta mère ».
   Ils ne purent que répliquer, bien poliment : « La mer, elle est à tout le monde, Monsieur, vous avez qu’à plonger si vous savez nager ».
   On les menaça derechef de dénonciations aux pères, puis de sévices à l’encontre des mères voire des grands-mères.
   Les nageurs étaient  touchés au vif et les bras d’honneur s’imposaient.
   Les piétons répliquèrent  par injures polyglottes et dérisoires moulinets de crochet,  aussitôt contrés par des projections d’oursins (des noirs, bien sûr, pour pas gâcher la marchandise).

   Mais le bombardement fut imprécis. Volontairement, pour enrayer l’escalade : tout le monde se connaissait, les pères étaient sévères et l’on n’avait pas vraiment intérêt à ce que l’échauffourée dégénère. Et puis, pensions-nous, le progrès était en marche et finirait bien par vaincre la routine.
   Finalement la guerre des oursins n'a pas eu lieu.

 

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