Chapeau bas à André Lanly

Texte et dessins de Jean BRUA

 

L’éminent linguiste qui a fait entrer le pataouète à l’Université vient de nous quitter. Hommage à l’incomparable analyste du dialecte qui enlumine toujours les paysages de notre mémoire.

 

Entre Chrétien de Troyes et Cagayous ; entre le Roman de la Rose et La Parodie du Cid ; entre les escholiers de François Villon et les salaouètches de Paul Achard, Musette et Edmond Brua ; pour tout dire, entre vieux français et patatouète, quelle relation ?

Au "premier rabord" (comme dirait Bagur), aucune. Pourtant, en consultant les bibliographies universitaires, on trouve un point commun : le nom d'André Lanly, grammairien et linguiste, professeur émérite de la Faculté de Nancy, auteur de plusieurs traductions et essais 1 relatifs aux auteurs et à la langue du Moyen-Age.

Mais alors ? Et ben, oilà. Ce chercheur distingué a marqué sa longue et brillante carrière par une thèse de doctorat fort éloignée de ses traités futurs sur la formation du "français naturel", puisqu'elle est consacrée à celui de l'ancienne Afrique du Nord, autrement dit le pataouète de nos cours d'école, de lycée et de caserne, florilège de cocasseries langagières dont tant d'écrivains de chez nous ont fait le miel (plutôt l'harissa) de leurs dialogues vivants.

 

André Lanly à Noël 2005 avec son avant-dernière arrière-petite-fille, qui porte le joli nom de Kozué ("Cime des arbres" dans la langue de sa maman japonaise). Pour l'humaniste qui a passé sa vie à fouiller dans les racines du langage, quelle plus belle métaphore que "cime des arbres" pour évoquer l'épanouissement sous toutes ses formes ?

(Doc. Jean-Paul Lanly)

 

Plutôt que de refaire ici l'analyse d'un ouvrage paru il y a 45 ans, on citera le jugement d'un homme de l'art, Edmond Brua, à propos de ce que notre communauté considère aujourd'hui comme la "bible" d'un dialecte certes parallèle, mais qui fait partie des souvenirs de nos plus belles années :

 

Cette thèse de 350 pages (Presses Universitaires de France) qui, pour le seul glossaire, ne comprend pas moins de 1200 mots et expressions étymologiquement et phonétiquement fouillés, cette thèse a donc été soutenue en Sorbonne, il y a quelques mois, avec autorité, avec talent, avec succès et, quand il l'a fallu, avec l'accent ! "Ô Roro, qui l'eût cru ?".

Plusieurs centaines de citations tirées de "Cagayous", de la "Parodie du Cid", des "Fables bônoises", des œuvres de Louis Bertrand, Paul Achard, Louis Lafourcade, Lucienne Favre, René Janon, etc, mais surtout d'innombrables "tours de phrases" notés sur le vif par l'auteur, éclairent de façon réjouissante cette remarquable étude qui garde son sérieux de bout et bout sans se forcer à la sévérité.

 

Voilà pour le livre et l'auteur, disparu il y a quelques semaines. De l'homme, on dira que, "insolé" à jamais par sa lumineuse expérience nord-africaine en tant que cadre de l'enseignement 2, il était resté, jusqu'au terme de sa longue vie, très proche des exilés d'Algérie, de Tunisie et du Maroc, rédigeant notamment plusieurs articles pour la revue L'Algérianiste. Ayant eu le plaisir de correspondre plusieurs fois avec lui ces quinze dernières années, j'ai pu mesurer la sincérité et la chaleur de sa sympathie pour la communauté pied-noire 3. D'ailleurs, il suffit, pour en être convaincu, de lire les dernières lignes de son introduction à la seconde édition (Bordas, 1970) du livre qui l'a fait entrer dans notre histoire 4 ; des lignes qu'on pourrait inscrire au fronton de notre site Es'mma :

 

Ces derniers (NDLR : les rapatriés), désormais déracinés, essaient de retrouver, surtout quand l'âge s'avance, l'atmosphère du pays perdu. Ce livre, en évoquant pour eux une époque révolue, jouera peut-être le rôle de la madeleine de Proust et fera resurgir la sensation du temps passé. Des lettres reçues nous ont appris que bien des gens souhaitent le trouver et le lire : nous voudrions seulement qu'il les fasse rire ou sourire, sans raviver leur amertume.

 

Dédicace de la première édition de son essai Le français d'Afrique du Nord.

(Coll. J. Brua)

 

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1  -  Entre autres, traductions en français moderne de Villon, de Montaigne et de chansons de  geste. Essai sur la morphologie historique des verbes français ; fiches de philologie française.

2  - Proviseur au lycée d'Oujda ; recteur de l'université de Rabat ; inspecteur d'académie à Alger.

3  -  Cette orthographe « adjectivée » répond aux recommandations d’André Lanly en la matière, telles qu’il les a précisées dans un article de L’Algérianiste (juin 1998).

4  -  On apprendra avec plaisir que « Le français d’Afrique du Nord »  vient d’être  réédité à la Bibliothèque des Introuvables (17 rue des Grands-Augustins 75006 Paris) dans la collection « Algérie d’autrefois », dirigée par Jeannine Verdès-Leroux.

 

 

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