Mes débuts à Mustapha

 

(Vers 1956)

par Claude LAMBOLEY

 

Avertissement - Cet écran destiné aux médecins,  carabins « ayant droit » et à leurs amis,
comporte nécessairement des photographies de « macchabées » prises en salle de dissection.

Les âmes sensibles en sont averties.

 

 

 

Nostalgie ...

 

Nostalgie, quand tu nous tiens… Je pensais en avoir fini avec l’Algérie et les souvenirs de mes années de jeunesse, enfouis au plus profond de moi-même. Et voilà qu’à cause d’Internet et de l’ami Jean-Louis Jacquemin, le passé lycéen et estudiantin me revient par bouffées, après plus de cinquante ans. Ce furent d’abord les années de lycée, à Gautier, avec ces photos d’élèves, que je n’avais plus revus depuis : Bardelli, Ciosi, Japavaire, Incomptus, Pralus, Jacquemin et d’autres, ou de professeurs : Laherre, latiniste exigeant qui m’apprit la rigueur du raisonnement, ce qui m’a été fort utile, plus tard, en médecine, Burel, professeur de dessin talentueux qui forma mon goût pour le dessin et la peinture, Schaeffer dit « Popeye », angliciste traditionnellement chahuté, Philibert dit « Fil de fer », lui aussi prof d’anglais tout aussi malmené, aussi inefficaces l’un que l’autre pour me faire parler la langue de Shakespeare... Ce furent ensuite le PCB, année de Physique, Chimie et Biologie préalable aux études de médecine proprement dites, puis la première année de médecine avec ces photos de salles de dissection et les souvenirs de Jean-Louis.

 

 

Le PCB

 

Le PCB m’a laissé peu de souvenirs. Je n’appréciais pas particulièrement les cours de physique et de chimie, d’autant que Berlande, le prof de chimie, nous terrorisait. Par contre, les cours de physiologie et de biologie me plaisaient bien. Je me souviens, tout particulièrement, des séances de dissection d’un gros rat que nous allions acheter, si mes souvenirs sont exacts, au port et que nous ramenions triomphalement en tramway, enroulé dans du papier journal, en laissant, comme par inadvertance, dépasser qui une queue, qui un museau, au grand dam des autres voyageurs et surtout voyageuses horrifiés. Cependant, mis à part le fait que cette première année de fac était nécessaire pour aborder l’enseignement médical, le principal avantage que j’ai pu en tirer, plus tard, a été que, grâce à la dissection attentive de la sardine, exercice des plus délicats nécessitant un long entraînement, j’acquis un savoir faire pour découper le poisson qui me valut souvent, dans les dîners, l’admiration de mes invités.

 

 

Externe (f.f.) chez Sarrouy

 

Reçu en juin, à l’examen de fin d’année, je postulais pour faire fonction d’externe dans un service hospitalier, à l’hôpital de Mustapha. Il me tardait de découvrir, enfin, la réalité médicale…

 

 

 

 

Une opportunité se présenta dans le service de pédiatrie de Sarrouy. Mais, par un coup du sort, l’interne tomba malade et tant bien que mal, sous le contrôle d’un chef de clinique souvent absent, non seulement je me retrouvai  quasiment seul face aux malades hospitalisés, mais surtout j’assurai des gardes un après-midi par semaine. Je me revois, ignorant tout de la médecine et a fortiori de la médecine infantile, plein d’anxiété mais aussi d’inconscience, un livre de médecine d’urgence à portée de main, une infirmière attentive et expérimentée à côté de moi, recevant les enfants malades que nous amenaient des mères inquiètes.

 

 

 

 

Heureusement, il s’agissait souvent de petits bobos. Mais au moindre doute, quand l’infirmière, qui m’assistait, pressentait une certaine gravité, je me dépêchais, sur ses conseils, d’hospitaliser par précaution le petit malade. Finalement, par chance, les choses se passèrent sans encombres et je terminais au bout d’un mois mon remplacement sans dommage. Cette histoire me rattrapa, curieusement, une cinquantaine d’années plus tard. Déjà à la retraite, je rencontrais, par hasard, un jeune homme d’une trentaine d’année qui, apprenant que j’étais médecin et originaire d’Algérie, me fit la confidence, somme toute banale, que sa mère était aussi de « là-bas ». Je n’y pensais plus quand, quelques mois plus tard, retrouvant le quidam, celui-ci me déclara, tout excité, qu’il avait parlé de moi à sa mère et que celle-ci, ancienne infirmière, prétendait se souvenir parfaitement de moi, dans ce fameux service de Pédiatrie. Je craignis le pire. Eh bien non ! J’avais laissé un souvenir inoubliable pour la plus grande satisfaction de mon ego et même, semble-t-il, des regrets puisque, cinquante ans après, cette dame qui, à ma plus grande confusion, était sortie de ma mémoire, me décrivait comme un jeune étudiant avec qui elle avait failli se fiancer... Y avait-il erreur sur la personne ? Prudent, je n’ai pas cherché à éclaircir la chose…

 

 

Première leçon d’anatomie

 

La première leçon d’anatomie fut un choc. Elle avait lieu dans l’amphithéâtre d’anatomie, belle salle lambrissée, en forme d’entonnoir étroit avec des gradins étagés de manière abrupte, un peu à l’imitation de ces beaux amphithéâtres construits au XVI e siècle en Italie, comme à Padoue.

 

 

 

 

Au centre, un espace libre, avec la chaire et une sorte de potence où était suspendu le cadavre nu d’un homme jeune dont la vie avait été manifestement fauchée par une rafale de mitraillette. Nous étions en pleine guerre. Les bruissements de l’amphi, les plaisanteries scabreuses qui fusaient d’une travée à l’autre, masquaient mal le malaise provoqué par cette mise en scène digne du Grand Guignol et qui n’était pas sans rappeler les leçons d’anatomie du passé, telles que nous les montrent le frontispice du Traité d’Anatomie de Vésale, le tableau de Rembrandt ou, mieux encore, ces gravures témoignant de leçons d’anatomie en public comme on les affectionnait au XVIII e siècle. Soudain le calme s’établit et le « Maître » entra. Le père de Ribet avait la réputation bien établie d’être un bon anatomiste, mais aussi un professeur irascible et exigeant. Et la leçon commença. Il s’agissait seulement d’une initiation et le pauvre cadavre exposé à nos regards n’était là que pour illustrer notre premier contact avec une matière qui allait nous occuper, désormais, tous les après-midi, en pleine digestion, dans des séances de dissection qui duraient de 13 heures 30 à 16 heures.

 

 

Cliquer pour agrandir mais attention :

 ces charmants jeunes gens sont des étudiants en médecine ; ils s'apprêtent à disséquer des cadavres. La photo est réaliste et elle peut choquer les lecteurs délicats qui devraient s'abstenir de l'agrandir.

 

Ces séances se passaient dans une grande salle bien éclairée dont les murs étaient garnis de tableaux noirs sur lesquels les prosecteurs dessinaient, souvent avec talent, des croquis explicatifs et ornés, tout autour près du plafond, de panneaux représentant des schémas d’anatomie en couleur. La salle était meublée de longues tables sur lesquelles étaient allongés un ou deux macchabées disposés tête-bêche et qu’avait préparés Bardazzi, « l’âme damnée » du « Maître », qui, tel Lucifer, régnait sur ces lieux infernaux. Tout autour de ces tables étaient rangés des tabourets de bois sur lesquels nous nous asseyions. Eu égard aux circonstances historiques de l’époque, la matière première était abondante, essentiellement masculine. Nous étions, en première année, une soixantaine de carabins et nous nous partagions à deux un cadavre. J’étais en binôme avec une charmante condisciple au visage poupin auréolé de cheveux blonds, Colette Juan. Chaque après-midi, nous nous évertuions à isoler muscles, tendons, nerfs, artères et veines, rongeant jusqu’à l’os les quatre membres de notre cadavre, brunâtre, racorni, raidi dans une acre et entêtante odeur de formol. Ce travail se passait, certes, dans une atmosphère studieuse, mais cela n’excluait pas les plaisanteries souvent graveleuses et les batailles de bidoche.

 

 

Les « coups de gueule » de de Ribet

 

Parfois de Ribet venait, passant entre les tables, donnant des conseils aux uns, interrogeant les autres. C’est ainsi qu’un jour, peut-être m’étais-je fait remarquer par quelque action ou plaisanterie douteuse, il m’interpella d’une voix caverneuse : « Lamboley… venez au tableau ! Parlez moi de l’artère cubitale » Je ne maîtrisais encore ni son trajet, ni ses rapports, ni toutes ses collatérales. Je répondis tant bien que mal, plutôt mal que bien. Après quelques questions, excédé par mes réponses approximatives ou erronées, il me renvoya à ma table en tonnant « Mon jeune amiii…, vous feriez mieux de vendre des cacahouètes plutôt que de faire médecine ! ». Négligeant ce conseil, que je jugeais injuste et partial, je poursuivis mes études. Bien m’en prit, je passais avec succès mes examens de fin d’année.

Comme la situation politique locale empirait, en juillet 1957 je décidais de m’inscrire en seconde année à la faculté de médecine de Montpellier. L’enseignement de l’anatomie était tout autre. La pénurie de cadavre faisait que, désormais, seuls les prosecteurs pouvaient disséquer devant les étudiants. Mon cursus universitaire se poursuivit, dès lors, de manière classique. Je passais les différents concours hospitaliers : externat, internat pour finir par le clinicat et l’assistanat.

 

 

Épilogue

 

Entre temps, la guerre d’Algérie s’était terminée. L’exode avait précipité mes compatriotes en Métropole et certains de nos maîtres d’alors se rapatrièrent dans diverses facultés métropolitaines. C’est ainsi que je retrouvais de Ribet, en fin de carrière, à Montpellier. Tout naturellement, à l’occasion d’un repas à l’Internat, le prenant à part, je m’empressais de lui rappeler cette anecdote. A l’évidence, il ne s’en souvenait plus, mais, en riant, il eut l’amabilité de m’avouer son erreur et de me dire que j’avais bien fait de persévérer dans mon engagement professionnel. Je n’en ai jamais douté…

 

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