Autobiographie d'un cafard d'Alger-centre

Geneviève Beltran-Follacci

 

Ma naissance fut tragique.

C’était en mai 1958 dans un appartement de la rue Michelet et la nuit venait de tomber. Ma mère qui nous portait mes frères et moi dans ses flancs n’était pas loin de nous mettre au monde et il aurait été prudent de rester à l’abri dans son logement sous l’évier de la cuisine. Mais la faim la tenaillait sans doute et elle décida d’une petite expédition qui lui fût fatale, ainsi qu’à bon nombre de ses enfants. La cuisine était obscure et ma mère se transporta sous la table en formica vert d’eau quand soudain jaillirent presque simultanément deux des fléaux que nous redoutons le plus : la lumière électrique et un hurlement suraigu. Tout se passa très vite, l’oothèque fut vivement secouée, je sentis mes frères rouler sur moi, un deuxième hurlement succéda au premier suivi d’un bruit de tonnerre et je fus brusquement projeté à l’air libre sur un carrelage coloré. J’aperçus mes frères survivants qui couraient vivement vers l’évier, ma mère éventrée avec un morceau d’oothèque encore collé à son abdomen entourée d’une dizaine de frères écrasés.

Un être immense serrant dans ses bras un balai et prostré contre le mur de la cuisine entamait une crise d’hystérie .

Voilà mes débuts dans l’existence. J’appris ainsi très vite que nous étions entourés d’ennemis d’autant plus féroces que nous les dégoûtions et qu’ils avaient peur de nous. La Grande Tueuse du premier jour en parlait volontiers à ses amis en racontant avec délectation son exploit :

« Je l’ai écrasée avec le balai et il lui est sorti du ventre plein de petits qui ont couru partout ! Pouah ! ».

L’assistance n’en revenait pas, le dégoût la submergeait.

« -  Des petits vivants ? Elle avait des petits vivants dans le ventre ? Beurk ! ».

Cette histoire valait un vif succès à la Grande Tueuse même si certains semblaient sceptiques. Ils ne leur vint pas à l’esprit de consulter un manuel de Zoologie pour connaître la reproduction des Blattes ; ils auraient eu confirmation des allégations de la Grande Tueuse, nous appartenons à l’espèce qui ne dépose pas son oothèque avant l’éclosion des larves.

Je détestais immédiatement ces gens bien sûr et m’en méfiais comme de la peste. La femme surtout qui se croyait obligée de hurler en me voyant et tentait maladroitement de me tuer. Combien de fois ai-je vu ce geste, une main appuyée au mur, une jambe repliée et la main libre détachant une savate à brandir dans ma direction ! Mais les poils de mon derrière m’avaient aussitôt averti des mouvements de l’ennemi et je fonçais déjà dans la direction opposée à la Méva à une vitesse supersonique. Bien à l’abri, j’assistais parfois en me gaussant aux recherches stupides de la Grande Tueuse pour me débusquer. Elle se faisait  souvent assister d’une servante en sarouel qui n’était pas plus performante et se faisait morigéner durement.

« Y sont pas méchants madame, y sont pas méchants ! » disait la servante qui était  nettement  plus sympathique et plus cultivée en tous cas dans ce domaine, que sa patronne : il est exact que nous ne faisons jamais de mal, ni morsures ni piqûres, n’étant pas équipés pour cela.

« Je m’en fououououous ! » hurlait l’autre , « Y me dégoûtent ! Trouve-le et tue-le-moi ! »

S’ensuivait un couinement d’intensité décroissante d’une totale vulgarité.

Je finis par avoir moins peur d’elle. Il  était évident que la Grande Tueuse ne m’aurait pas avec sa savate et elle n’eut pas l’idée d’utiliser le balai beaucoup plus dangereux, de son premier méfait, la servante me laissait vivre en paix, quant au mari et aux enfants, ne me guettant pas, ils ne me voyaient jamais !

Je vivais assez paisiblement dans ce logis. La nourriture était bonne et variée. Cocas, aubergines farcies, couscous, mantecaos faisaient mon bonheur.

J’étais bien sous cet évier. Les autres mâles me cherchaient, bien sûr, périodiquement querelle mais la bagarre ne me déplaisait pas. Je gagnais presque toujours et je prenais plaisir ensuite à esquisser gracieusement quelques pas de danse devant une ravissante femelle subjuguée acceptant mes hommages avec reconnaissance. Sitôt ma semence déposée, je filais vers d’autres aventures contrairement au patron de l’évier qui, soumis à de bizarres coutumes fréquentait uniquement la Grande Tueuse qu’il semblait en outre, obligé de nourrir ainsi que sa progéniture, peu abondante il est vrai.

Je m’enhardissais. Je sortis de la maison. Alger la nuit offrait le spectacle prodigieux de mille petits lacs scintillants sous la lune et les parfums des poubelles renversées par les chats m’enivraient. Je fis des festins et dansais, dansais éperdument, en sécurité dans les rues désertes du couvre-feu.

Ce couvre-feu signalait un problème dans le coin, d’ailleurs la Grande Tueuse et sa famille évoquaient souvent un grand danger. Ainsi, eux aussi étaient menacés par des monstres dont je n’osais imaginer la taille et les savates ! Il y avait donc une justice en ce bas monde et, comme moi, mes ennemis tremblaient. Bien fait ! Les monstres aux savates devaient rôder je ne sais où car je ne les vis jamais dans l’appartement, ni dans les rues lors de mes virées de noctambule. Ils existaient pourtant bel et bien car mes ennemis s’en plaignaient  continuellement .

Et puis, ils semblèrent avoir trouvé la solution ! Leur joie était immense, les monstres aux savates allaient être exterminés, ils étaient sauvés ! J’étais très intrigué et décidai un après-midi où leur excitation était particulièrement grande de prendre le risque de les suivre dehors en plein jour. A la vive lumière du soleil, les rues  avaient abandonné leur poésie nocturne, les petits lacs scintillants étaient redevenus de vulgaires crachats et les poubelles avaient disparu. Une foule immense y piétinait. Les visages illuminés par la joie faisaient plaisir à voir. Ils acclamaient un militaire debout dans une voiture découverte qui les saluait de la main sans sourire. C’était leur sauveur.  Il était accompagné bizarrement par une escouade de grandes sauterelles vertes et jaunes . Je ne comprenais pas comment cet homme âgé et ventripotent et ces sauterelles bourrées ou shootées, incapables d’atterrir convenablement allaient exterminer les monstres aux savates . Tout cela me dépassait et je retournais vivement sous l’évier, renonçant à comprendre quoi que ce soit à ces gens. 

Je continuais ma vie de fêtes nocturnes, de festins, d’esquives à la savate, de fuites.

Le militaire et ses sauterelles ne sauvèrent pas mes ennemis qui lui en voulurent beaucoup.

Puis un jour, ils firent leurs bagages et abandonnèrent la maison. La servante en sarouel s’installa dans l’appartement avec sa famille et pour moi, tout continua comme avant.

 

Propos recueillis par Geneviève Beltran-Follacci, avril 2004.

     l’oothèque est un sac pondu par la femelle qu’elle introduit dans une poche d’incubation située sous l’abdomen. Il contient une trentaine d’œufs.

      les poils situés à l’extrémité de l’abdomen constituent les « cerques », détecteurs de mouvements qui font courir l’insecte dans la direction opposée.

     le mâle capte l’odeur de la phéromone émise par la femelle et entreprend une « danse » de séduction, ailes     relevées et battantes et segments postérieurs de l’abdomen de plus en plus saillants.

     en juin 1958 lors de la visite de De Gaulle, Alger fut aussi envahi par des criquets.