El Kettani, été 61

 

De 1949 à 1957, la piscine du RUA, avec ses gradins à lézards, son terrain de volley, sa digue de blocs baignée par la houle, a régné sans partage sur sa cour bronzée de tout sexe et de tout âge.

Certes, il y avait d’autres séductrices à Alger : les enceintes nautiques du Ruisseau (stade municipal), du Centre Frédéric-Lung, des G.L.E.A., de l’A.S.T.A ; mais aucune capable, comme au RUA, de vous mettre la Méditerranée en bouche. En ce temps qui fut le nôtre, la piscine d’eau de mer, cet aquarium pour tritons et sirènes, c’était le sel de la Madrague, de Moretti, d’Aïn Taya, dans un écrin de mosaïque dont la « portance » enviée attirait concentriquement les plus grands champions nationaux (1) et les flèches de dépit des rivaux (C’est d’la triche, avec l’eau de mer comme bouée !).

 

« Miroir, mon beau miroir… »

Mais (voir le conte de Blanche-Neige), les monopoles — qu’ils soient de pouvoir, de beauté ou de salinité — ne sont pas éternels.

Ainsi, un jour qu’elle questionnait son beau miroir, la souveraine de l’île RUA s’entendit répondre :
—  Vous êtes très belle, Madame la reine, mais la sultane d’El Kettani, dont le palais vient d’être achevé de l’autre côté de la ville, est trois fois plus grande et au moins aussi belle et salée que vous…

Il voulait parler des nouveaux « Bains militaires », à la pointe du quartier Nelson, où un grand remue-ménage de bulldozers, de camions et de bétonnières avait, en moins de deux ans, substitué aux antiques baraquements un ensemble rebaptisé Cercle sportif militaire d’El Kettani,  sans égal dans toute l’Afrique du Nord : trois bassins d’eau de mer, des terrains de volley et de tennis, des terrasses, des plages de béton et de sable, un club-mess.

Il faut dire qu’on était en 1957 et que les « événements », en multipliant le nombre des officiers sédentaires ou de passage, avaient réduit en proportion inverse la capacité d’accueil des anciennes installations. Les mannes conjointes du gouvernement, des armées et de l’équipement sportif avaient alimenté le vaste chantier qui ferait du lieu le phare méditerranéen, non seulement des clubs de loisirs militaires , mais aussi de la natation  (2).

Il y en avait pour tous les niveaux.

Pour les nageurs exigeants, un bassin olympique (3) de 50 m  (avec plongeoir de 6 m), à couple avec un autre de 25 m ; pour les enfants et les vieux débutants, une pataugeoire d’une quinzaine de mètres. Pour tout le monde, une plage surveillée et des moniteurs et entraîneurs issus des centres nationaux d’E.P.M. (Entraînement Physique Militaire).

 

« J’ai deux amours… »

Pendant les cinq années qu’a duré leur cohabitation dans la faveur de la jeunesse algéroise, les deux clubs nautiques les plus « in » de la capitale ont rivalisé de charmes, comme n’importe lesquelles des beautés féminines ou masculines qui venaient exposer les leurs au soleil, aux regards et au sel. Des deux côtés, les atouts de séduction ne manquaient pas : au RUA, la légende sportive, l’esprit et les chansons d’étudiants, l’extraterritorialité de sa situation « insulaire » ; à El Kettani, la taille et la modernité des installations, la place faite aux tout-petits par la pataugeoire, le prestige de l’épaulette…

Ces avantages de sa rivale de l’ouest ont peut-être coûté au club universitaire (qui comptait pas mal d’officiers  de réserve) quelques couples de bronzeurs tentés par la nouveauté ou, plus prosaïquement, par la commodité d’accès par rapport à leur domicile.

Mais, le plus souvent, il s’est agi d’infidélités passagères. Au pire, de double ménage. J’avoue m’être moi-même un peu partagé entre RUA et El Kettani pendant l’été 61, à mon retour à la vie civile. Refaire surface dans une piscine pleine de galons et d’étoiles n’était pas la meilleure manière de rompre avec 28 mois d’habitudes militaires. Je m’en rendis vite compte, en croisant au milieu du bassin de 50 m la brasse surannée du colonel de F., mon ancien patron du 2e Tirailleurs. Je l’avais vu pour la dernière fois dans les monts des Ksour, et en le reconnaissant malgré l’absence de son képi et de son état-major, j’eus un réflexe de garde-à-vous qui faillit me faire couler à pic. Le dessin ci-dessous s’est inspiré très librement de cette réminiscence.

 

 

« Que reste-t-il de ces beaux jours ? »…

…Une photo, belle photo, sans doute (voir titre), mais qui n’est pas exactement de notre jeunesse, puisqu’elle fait partie du récent album Septembre à Alger que l’on doit à Yves Jalabert. En tout cas, elle nous rassure sur l’état de la piscine, qui, contrairement à celle du RUA, a survécu durablement à notre départ. En 2001, elle a pourtant été tragiquement éprouvée par les inondations qui ont causé ruine et deuil à Bab el Oued.

On sait de source algérienne qu’elle reste l’ornement du « complexe touristique El Kettani », réaménagé après la catastrophe, avec plus ou moins de bonheur, si l’on en croit le journal « El Watan », plutôt sévère pour l’architecture : L’hôtel El Kettani dépasse en hauteur et en horreur le reste du bâti environnant.

On apprend aussi qu’elle est fréquentée en saison par plus de 500 personnes par jour, pour un prix d’entrée de 30 dinars. On peut en voir une photo rapprochée (vide), entre autres très belles vues  d’Alger et de Bab el Oued, sur le riche site ytraynard.online.fr. Les plus observateurs auront remarqué que la numérotation des plots de départ y est inversée, conformément à la lecture arabe de droite à gauche…

Pour en savoir et en voir plus, il faudra attendre le retour de la prochaine expédition d’esmmaïens, au  mois d’avril.

Mais ceci sera une autre histoire.

J. B. (février 2006

 

Sur la terrasse du club, en août 61, avec ma nièce Dominique, que nous aurons le chagrin de perdre en 1991.

 

 

1- Le record du monde de 200 m dos y fut battu en mai 1953 par Gilbert Bozon, vice-champion olympique sur 100 m l'année précédente à Helsinki.

2- Les championnats de France de natation y furent organisés en 1957, l’année de l’inauguration. En 1961, c’est à El Kettani que le Constantinois Guy Montserret battit le record de France du 1500 m nage libre.

3- Depuis le début des années 60, le label « olympique » n’est applicable qu’aux bassins de 50 m en eau douce.

 

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