(Texte et photos de Jean BRUA)

 

Œil bleu, cheveu blanc, ceinture rouge. Dans son bureau d’adjoint à l’Urbanisme  de la municipalité de Saint-Raphaël, Henri Courtine, 77 ans et tous ses muscles, porte ses couleurs naturelles… et nationales. Voici 52 ans qu’il est un drapeau pour le judo français, si l’on se réfère à la date de la première participation tricolore à une compétition internationale (Championnats du monde 1956 à Tokyo).

Henri Courtine (qui y fut demi-finaliste) et Bernard Pariset, formaient cette équipe fondatrice de la grande saga nationale. Accumulant les succès, la paire Courtine-Pariset  — combattants redoutables et amis inséparables — a escaladé de concert tous les « dan » du mont Judo, jusqu’au 9e. Et puis, en 2004, Pariset a quitté ce monde, laissant Courtine aller seul et plein de chagrin, jusqu’à ce 10e dan (décerné en décembre dernier) qu’aucun Français n’avait encore obtenu et que ne partagent à ce jour que quatre  judokas de la planète : trois Japonais et le géant néerlandais Anton Geesink.

Entre-temps, et parallèlement à son formidable palmarès 1, l’ancien écolier de la rue Duc-des-Cars s’était construit une carrière exemplaire de technicien et d’animateur  du judo-jiu jitsu national et international 2 .

Rue Duc-des-Cars, avez-vous dit ?

Eh oui, Duc-des-Cars. Avant d’user ses kimonos sur tous les tatamis du monde, Henri Courtine a commencé avec ses fonds de culotte, sur les bancs de l’école par où sont passés tant d’Esmmaïens et d’Esmmaïennes des quartiers hauts de notre empire du milieu d’Alger. C’est dire s’il est des nôtres. Et de plus, il habitait au 17 de la rue d’Esthonie, à six numéros de chez moi !

C’était pendant la guerre. Henri n’était pas un « pied-noir A.O.C. ». Il est né en Paris en 1930 et n’a rejoint la ville blanche que cinq ans plus tard, quand son père a été nommé directeur des Galeries Barbès de chez nous. Mais en ce temps-là, un tout jeune « patos » apprenait vite et il n’a pas eu besoin d’attendre la fin de la guerre et le retour en Métropole de la famille, en 1946, pour se fondre dans le moule du petit salaouètche de quartier : jeux courants et bagarres, pétards, carrioles à roulements à billes, blagues aux concierges et aux gardiens de square, combats de cailloux avec les bandes des Douanes ou des Tagarins. Il s’en souvient avec tendresse :

— Comme tous les quartiers excentrés d’Alger, à cette époque, la rue d’Esthonie était un village où tout le monde se connaissait, et les gamins, en dehors des heures de classe, étaient toujours dehors.

Les noyaux d’abricot, les billes, les osselets … Ça, c’étaient  les jeux sages. Mais j’étais plutôt bagarreur  et casse-cou.

— Le judo, déjà ?

— Non, j’ai commencé tard, à 18 ans, dans un club de quartier de Paris. À Alger, c’était la natation au RUA, avec Nakkache et les frères Bernardo (il n’a pas connu la piscine-bijou en eau de mer). Mais je n’étais pas doué. Ma densité musculaire (qui m’a bien aidé, par la suite, au judo) ne faisait pas bon ménage avec la flottabilité… Cependant,  j’aimais nager pour le plaisir. Quand ce n’était pas au club, c’était sur les plages d’Alger-Ouest  (Franco, Padovani, Matarèse) où les copains et moi nous rendions gratuitement (aouf, NDLR) en nous accrochant à l’arrière des tramways C.F.R.A…

   Souvenirs d’école ?

— Oui. À l’école Duc-des-Cars, le lever des couleurs, chaque matin, en chantant « Maréchal nous voilà »!  Et les taloches, aussi. Ça volait bas, alors. Mais on apprenait. Et puis il y avait le « bis »  à la maison, quand on ramenait une mauvaise note ou une punition !

Après le primaire, j’ai rejoint le cours secondaire Dordor. Taloches et punitions continuaient  à tomber, parce que j’étais assez remuant. Le jour où ça a vraiment bardé pour mon matricule, c’est pendant un cours d’arabe, quand, en faisant le zouave, j’ai renversé une pile de livres qui se trouvait près de la fenêtre : l’alphabet  allif, ba, ta, tsa  et quelques autres manuels ont fait  une chute libre de trois étages !

 

 

À g. : l’école Duc-des-Cars photographiée en 2006 par Gérald Dupeyrot.
À dr. : la rue d’Esthonie dans les années 80. L’appartement  des Courtine est indiqué par la flèche.

 

Après, ça a été le Lycée Bugeaud et le premier bac. Le deuxième, je l’ai passé à Versailles, où nous avaient ramenés les affaires de mon père, à partir de 46. Puis j’ai commencé à préparer le concours d’entrée à l’École supérieure d’électricité. Mais le judo m’avait déjà harponné. Je commençais tard, mais j’ai mis les bouchées doubles : deux ans après, j’étais déjà ceinture noire. À mon arrivée au service militaire, il n’y en avait pas encore beaucoup en France et le colonel a cru que je me payais sa tête quand j’ai dit que j’en avais une, moi, un boudjadi de 20 ans !

— Revenons à Alger. La guerre, comment l’avez-vous vécue ? J’étais un peu plus jeune que vous, mais je me rappelle que nous nous y intéressions passionnément, surtout à partir du débarquement américain.

— Le Débarquement de novembre 42, comment l’oublier ? De notre balcon du  5e étage, on pouvait voir que la mer était noire de bateaux américains. Et dès l’après-midi, les premières jeeps roulaient dans les rues d’Alger ! Après, il y a eu les bombardements allemands, les descentes à la cave. Et puis, dans la journée, la collecte, sur les terrasses et dans la rue, des éclats d’obus de DCA. Tout nous était prétexte à collection. La seule angoisse, c’était à propos de mon père, qui avait été rappelé dans les spahis au début de 43 et a fait la campagne d’Italie avant de débarquer au Dramont, tout près d’ici, et de remonter jusqu’à Belfort avec l’armée De Lattre. Je me souviens de l’inquiétude de ma mère, quand nous n’avions pas eu de nouvelles depuis un mois.

— Justement, à propos de votre maman. Notre amie « ducdécarienne » Renée Amizet-Pistoresi m’a dit que la sienne lui a raconté que, tout « petit macho » que vous étiez, vous répondiez au doigt et à l’œil au premier « Riri !  Rentre à la maison ! » lancé de votre cinquième étage, et qu’on entendait dans un large rayon.

— C’est vrai. Mon père étant à la guerre, c’est maman qui exerçait l’autorité du chef de famille. Et elle avait la voix pour se faire entendre de loin. « Riri », oui (sourire), c’était comme ça qu’elle m’appelait. Il fallait cette autorité  pour m’arracher à la rue, aux copains. Il y a beaucoup de moments de ma vie moins ancienne dont je n’ai pas un souvenir aussi net que de la période de la rue d’Esthonie…

Ce ne sont pas les Esmmaïens qui contrediront Henri Courtine. Beaucoup d’entre eux sont retournés sur place, avec ou sans Tonton Jaja, pour retrouver les lieux de leur jeunesse et confronter leur mémoire à la réalité. Ce n’est pas toujours facile de faire coïncider. L’ancien gamin de la rue d’Esthonie l’a constaté à l’occasion d’un séjour dans le cadre de ses activités de dirigeant international du judo.

— J’étais logé à l’hôtel Aurassi, une énorme bâtisse barrant les Tagarins. De ma chambre, je pouvais voir mon ancien immeuble, à cheval entre Télemly et rue d’Esthonie, à deux ou trois centaines de mètres. Bien sûr, j’y suis allé voir. Comme elle m’a semblé petite, cette rue !

 Qui, à moins d’avoir habité l’avenue du 8-Novembre3 ,n’a pas ramené cette impression d’un voyage dans l’Alger d’aujourd’hui ?

C’est ainsi. Les rues, les places de notre univers d’autrefois n’ont pas rétréci à l’usage. Mais notre mémoire les voit toujours avec nos yeux d’enfant. De plus, ceux du petit garçon de la rue d’Esthonie, devenu un grand champion voyageur, se sont habitués aux proportions des plus grandes métropoles du monde. Alors, forcément, la colline des Tagarins à côté du Fuji-Yama…
 

J. B.

 

1 - De 1950 à 1962, il a été vice-champion du monde, huit fois champion d’Europe individuel ou par équipes et de multiples fois champion de France militaire et civil.

2 - Notamment, entraîneur puis directeur technique national, directeur sportif de la Fédération internationale, directeur administratif de la Fédération Française.

3 - Aménagée après la guerre, cette artère était la plus large de la ville.

 

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