Le  premier  jour

 

 

1957

 

par Jean-Paul Follacci

 

 

Ce jour d’octobre 1957, en bas de la rue Edouard Cat, au lieu de remonter rue Michelet vers la rue Hoche avec les minots, il franchit le portail de la cour des grands et s’engage dans l’allée ombragée.

Samedi dernier, il a savouré sa réponse à la copine de sa cousine qui lui demandait «en quelle classe tu es ?» - «en Fac, en SPCN …, tu sais, Sciences Physiques Chimiques et Naturelles, un genre de PCB, en mieux». Pas sûr d’ailleurs que ça ait produit tout l’effet escompté.

 

Il laisse à gauche la salle Stéphane Gsell et le bâtiment des Lettres où jamais il ne mettra les pieds. Il n’affiche aucune suffisance, son allure est très naturelle, il est vraiment décontracté ; mais dans sa poche pectorale, il sent la carte d’étudiant toute neuve obtenue à l’inscription dans un secrétariat poussiéreux.

Passé le coude de l’allée, devant le bâtiment de Droit, il remarque les cravates de soie sombre et quelques nœuds papillons sur cols empesés immaculés : des codes existent sans doute pour différencier les tribus et il aura à les déchiffrer.

 

Il débouche sur l’esplanade.

 

 

 

 

Le grand bâtiment à arcades, majestueux et solennel, est tout ensoleillé. Il le juge anachronique, discordant de l’esthétique fonctionnaliste en vigueur qui exprime si bien l’idéologie moderniste de sa communauté. Mais cet archaïsme, qui évoque un quartier latin, une Sorbonne fantasmatiques, le rattache à des traditions sécurisantes en cet initiatique matin d’automne.

 

Après quelques marches, le hall où il est déjà venu entendre lire les résultats du bac. Une géante en marbre (ou en plâtre), allégorie de la Pensée, de la Science ou de quelque Vertu, a les ongles de ses pieds nus passés au vernis à ongles carmin. Une plaque de marbre rouge énumère en lettres dorées les bienfaiteurs de l’université (1).

 

Un escalier assez monumental contourne la statue et conduit au vestibule de la bibliothèque où des attardés du sfolet disputent un match acharné (2). Entraperçus à travers la porte, un gardien en blouse grise qui inspecte les cartables des sortants et le conservateur en blouse blanche qui arpente l’allée centrale, l’œil soupçonneux. Il ignore qu’au fond à droite de cette grande salle, il passera bien des heures studieuses, heureuses (3).

 

à droite du vestibule, dans un étroit couloir, les vitrines du destin (4). À gauche, la porte s’ouvre sur la cour d’honneur. Ce jardin clos carré, enfermé entre trois bâtiments sévères et un mur de soutènement, tient du cloître ou du patio andalou avec sa galerie couverte à balustres et son bassin central. C’est manifestement le lieu des rencontres, des palabres adossés au mur ou assis sur la balustrade. Deux anciens tapent cinq et une grande rousse s’esclaffe tandis que, près des salles d’anatomie au fond à gauche, deux autres, blouses blanches roulées sous le bras,  s’entre-engueulent vertement.

 

Passé un autre escalier, au dessus du mur, il longe un jardin desséché où des étiquettes rouillées désignent par leur nom latin des plantes chétives, a priori banales mais censées provenir d’exotiques sierras.

 

Et il accède enfin au terme de sa pérégrination. On entre dans l’amphi C par le haut, par des portes latérales. La salle de 250 places est très large, peu profonde et pas très haute. En bas de la fosse, une longue paillasse carrelée et sur le mur du fond des tableaux noirs coulissants encadrent une gigantesque classification de Mendéleief.

 

Le brouhaha est intense car les travées sont en partie remplies selon une géographie complexe et sans doute subtile. Il repère les amis disséminés et ils échangent signes, sourires et exclamations inaudibles.

Il y a là plus de filles qu’il n’en a jamais approchées et il s’étonne in petto de les découvrir au fond si peu différentes des copains dans leurs tenues et leurs attitudes.

Les vestes en daim des quelques pointers patentés qui entament leur nième PCB sont arrimées au dernier rang ; l’un d’eux lui décoche un clin d’œil bienveillant et protecteur.

Il dédaigne les premiers rangs que ses préjugés vouent aux zbibeurs et aux vilaines et s’insinue à mi-hauteur, s’installe. Tiens, sa voisine de droite le fixe, avec un léger strabisme assez émouvant. Au fait, va-t-on tutoyer, voussoyer ? C’est elle qui tranche : «Peux-tu me passer deux ou trois feuilles de classeur ?». Ce n’était que ça !

 

Une petite entrée des artistes s’ouvre en hauteur, le bruit cesse et Monsieur Durchon descend lestement les quelques marches. C’est le professeur de Biologie Animale. Il a grande allure, la voix profonde et toujours il surpassera ses étudiants dans les pensées secrètes de ses étudiantes. «Mesdemoiselles, Messieurs, nous allons traiter aujourd’hui …», il saisit des craies de couleur (5) et de superbes protistes se développent sur le tableau en même temps que s’écoule le commentaire ininterrompu.

 

A cet instant, il est happé. C’est parti pour une heure d’attention soutenue et, à la fin du cours, il aura, sans bien s’en rendre compte, appareillé et pris le large pour le long voyage qui, par gros temps, l’éloignera de sa jeunesse.

 

 

(1) Dont un « British Council » qu’il trouvera toujours incongru.

(2) Ils se sont, entre deux cours, échappés de la petite salle de géologie où Robert Laffitte, inventeur des pétroles sahariens, forme des géologues pétroliers.

(3) Des heures à appliquer la recette en quatre points du frère aîné : «si tu veux t’assurer entre dix et douze de moyenne à l’écrit, ouahad, tu sèches pas les cours, deux, tu prends des notes, trois, tout de suite, tu les relis, tu les soulignes et tu fais un plan, quatre, tu les relis une fois par semaine» (seuls, les cours de  Monsieur Berlande, le redouté professeur de chimie, étaient polycopiés).

(4) De méchantes vitrines grillagées où l’on  punaise les résultats des examens.

(5) Les rétroprojecteurs ne se généraliseront que plus tard.

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