Les Gaîtés de l’amphi de Physique

(SPCN, suite..)

 

 

par Jean-Louis Jacquemin

 

 

Rappel - Ces souvenirs s'étendent sur plusieurs écrans à la suite les uns des autres et il vous faudra dérouler

en cliquant chaque fois sur le titre de l’écran suivant

 

 

Pour la Physique, comme d’ailleurs la Chimie, nous avions droit en SPCN à un régime de faveur, « corsé » par rapport aux PCB.

            Ce n’était pas de la piquette. Lors de la réforme du SPCN, deux ou trois ans plus tard, le programme fut sérieusement allégé et prit un peu plus de distance avec celui, spécifique, de MPC.

En attendant, on avait droit à trois enseignants qui se relayaient.

Les cours se passaient en comité « restreint », dans le petit amphi de Physique, convivial et chaleureux.

 

 

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Sur cette inhabituelle photo de 1958, on voit bien le bâtiment moderne des Sciences Physiques encore en construction à droite, élevé perpendiculairement à la Fac de Médecine et Pharmacie. Cette photo très émouvante fera l’objet d’un commentaire détaillé dans un écran à part « les Facs vues d’en haut ».

 

 

 

Couchet le pédagogue

 

Couchet nous faisait les maths et une partie des cours de physique (les circuits électriques entre autres). C’était un robuste gaillard carré, pragmatique et ouvert. Bonne figure large et regard vif. Carrure de sportif et démarche d’ancien footballeur.

Très à l’aise, craie dans la main droite et l’autre fourrée dans la poche, déformée à force, de son éternelle veste de velours marron. Sympathique et bonne bouille certes, mais ferme et, en cas de besoin, manifestement capable d’autorité. Du solide.

Couchet bien que jeune était un vieux routier de l’enseignement.

étudiants ou pas, il nous considérait comme des «élèves», juste un peu plus grands qu’au lycée, à qui il faut encore «apprendre à apprendre», ce qui n’était pas tout à  fait faux...

Couchet avait le don d’expliquer et le don de transmettre. Le don aussi de mettre à la portée. Il se fichait pas mal de parler ex cathedra. Il expliquait. Il décortiquait la matière en formules limpides et en raccourcis saisissants. Elle devenait digeste.

C’était un pédagogue né.

Je regrette beaucoup d’avoir (parmi bien d’autres choses) perdu mes résumés du cours de Couchet. Je peste quand il me faut vérifier une formule ou une loi de ne jamais les trouver exposées avec cette simplicité lumineuse qui le caractérisait.

 

 

L’élégance de Savornin

 

élégant et toujours impeccablement habillé, Savornin (qui, je crois, avait la Chaire), nous faisait la plus grande partie du cours de physique. C’était également un bon enseignant, clair, didactique et précis, mais ses cours restaient impersonnels et denses. Je lui dois, entre autres, le peu d'optique qui m’est resté.

 Et s’il me laisse un souvenir qui tient en si peu de lignes c’est sans doute qu’il faisait son métier avec ce professionnalisme efficace et sans concessions qui ne nécessite pas de commentaires particuliers.

 

 

Les thés du bon Monsieur Wolfers

 

Wolfers aussi nous faisait des cours. Il était en fin de carrière. C’était un homme délicieux et charmant. Une sorte de savant Cosinus en plus étoffé et plus chevelu, distrait, débonnaire, confus et désarmant.

Wolfers était une « pointure», je le savais. Il avait participé aux travaux des pionniers de la radioactivité et en avait payé le prix. Il devait à la «maladie des rayons» une santé fragile et une vision terriblement diminuée malgré de gros hublots de  myope qui lui faisaient des yeux énormes.

Scientifique et chercheur dans l’âme, Wolfers était trop plongé dans son monde intérieur et trop isolé par sa vision pour être un enseignant facile à suivre. à vrai dire c’était presque impossible. Absorbé par son sujet, il s’y enfermait peu à peu et le délivrait d’une voix « off », en transcrivant les formules et les calculs par ci par là sur le tableau à l’intérieur du cône de vision un peu nette qu’il distinguait dans un halo latéral manifestement très flou.

On avait donc droit à un patch-work discontinu qui devenait vite illisible d’autant qu’une fois le tableau saturé, il le regardait tout surpris et y ménageait avec le chiffon de nouveaux hublots qu’il garnissait progressivement de chiffres sans référence avec leur voisinage.

Seuls deux ou trois sbibeurs invétérés et acharnés, vissés au premier rang essayaient en s’y mettant à plusieurs de décrypter ce puzzle et de le prendre au vol pour en tirer des notes utilisables. Nous, on arrivait à prendre seulement des bribes.

On y renonçait vite.

L’amphi se sédimenta selon une géographie discrète.

Il devint évident que Wolfers voyait à peu près les deux premiers rangs, mal le troisième, et plus du tout à  partir du quatrième. Le petit groupe des acharnés tenait, en ordre clairsemé, le premier rang. Les bons élèves, pas forcément sbibeurs, s’entassaient sur le deuxième pour arriver à prendre quelque chose. Le troisième était à la fois le banc de la décence, du juste milieu, et d’une écoute un peu décontractée. C’est là que j’avais élu domicile avec Guy Chouraqui sur ma gauche et Roland Guernalec sur ma droite.

Chouraqui était bon en physique et suivait malgré tout l’essentiel (ce qui nous arrangeait bien tous les trois), tout en maintenant à voix basse une conversation avec moi. Guy était depuis le lycée Gautier un charmant camarade et je regrette de n’avoir plus jamais su ce qu’il était devenu.

Quant à Roland Guernalec solide breton de Quimper cossard et plein d’esprit il passait le cours à dessiner tranquillement la flotte française dont il pouvait fournir à la minute n’importe quelle unité croquée avec un réalisme saisissant.

 

 

 

Authentique dessin (signé!),  fait dans l'amphi de Physique, d'un escorteur, qui, vu patrouillant de nuit par la population locale,  fut pris pour un sous-marin espion au grand dam de Roland. (J'ai oublié le nom de l'unité).

 

Les sciences, physiques ou naturelles, n’étaient pas, tout compte fait, sa tasse de thé et il a bifurqué vers la chirurgie dentaire après (1).

Derrière, on vivait sa vie...

Ce principe de tabler sur l’infirmité malheureuse de Wolfers, je l’avoue, ne me plaisait guère. Ceci dit, le respect demeurait, et le fond de l’amphi vivait sa vie mais discrètement.

Personne, sans doute, n’eût souhaité l’incommoder réellement.

Derrière nous un banc servait de tampon et, dans l’expectative, comptait les points.

Les deux derniers bancs s’étaient sédimentés avec les garçons derrière et les filles devant. Il y avait là une joyeuse bande qui se reconnaîtra. à voix basse, conversations et fous-rires allaient bon train, pimentés de plaisanteries pas toujours d’un goût exquis.

 L’amphi de Wolfers fut, au fond, le dernier avatar de l’esprit lycéen. Il servit de caisson de décompression à une année de haute pression.

Dans l’impunité et devant l’indifférence (réelle ou feinte, je me suis toujours posé la question avec un brin de malaise) de Wolfers, les enchères montèrent peu à peu.

Un après-midi ce fut la partie de bridge.

Il arriva qu’au cours des méandres de la physique des particules, s’intercalent brusquement à l’occasion d’un silence : «deux trèfles..» ou «trois carreaux». Wolfers étonné tendait soudain l’oreille puis se réabsorbait dans son discours. La partie de cartes se reproduisit une ou deux fois, mais elle perdait de son charme.

Une fille, dans notre dos, fit  remarquer qu’il ne «manquait plus que le thé» et, un peu plus loin, quelqu’un dit : «Chiche !»

La cérémonie du thé fût sans doute le clou et le point culminant de cette fronde  gratuite.

Le cours suivant on entendit passer des tasses et des petits gâteaux, et une théière versa religieusement quelque chose qui fut bu, coté filles, avec le petit doigt en l’air. Je n’arrive plus à me souvenir si oui ou non, un comparse caché derrière la dernière travée de l’amphi eut le culot de faire chauffer «à de vrai» ce bazar sur un réchaud, ou s’ils «frimaient»..

Bizarrement l’épisode du thé, vécu par certains comme excessif, marqua la fin de cette escalade un peu stupide puisqu’elle était sans danger.

Ceci dit tout le monde en souriait et ce fut, dans l’amphi, l’exutoire d’une année tendue.

Que les mânes de Monsieur Wolfers nous pardonnent collectivement. Nous l'aimions bien et en ce qui me concerne j'avais pour lui beaucoup de respect.

 

 

Les bonheurs de la Fac c’étaient  les «Profs» mais ce furent,souvent,

les légendaires «Garçons», si proches de nous.

Pour retrouver notre cher « Gaby » et quelques autres, passez à  l’écran suivant :

 

Des Garçons très précieux ...

Cliquer

 

Note :

 

(1)    Roland Guernalec en vrai breton passionné de mer gardait au cœur l’amertume de n’avoir pu faire, à cause de sa vision qui nécessitait d’être corrigée, une carrière de marin. Son père, pour les mêmes raisons avait dû se résoudre à une carrière de biffin et était Chef de Bataillon d’un régiment de tirailleurs algériens, ce qu’il faisait d’ailleurs bien.

Les vraies vocations contrariées laissent toujours des séquelles. Roland fit mal à l’aise en SPCN et  finalement renonça. Il s’absorba dans l’art dentaire comme son père l’avait fait pour le métier des armes.

C’était un garçon intelligent et drôle, doué de cet humour si particulier et pince-sans-rire des bretons. Mais aussi susceptible qu’un corse dès qu’on touchait à l’identité. Roland inaugura la série de mes amis bretons que je complétai joyeusement quand je fus en poste à Rennes. à Alger Roland habitait avec ses parents un petit appartement meublé à l’intérieur de l’hôtel Djémila, solution d’itinérants qui m’avait surpris mais qui finalement se concevait. Pour eux la « maison » c’était à Quimper, le 8 impasse de l’Odet. Sa mère nous recevait, Guy Chouraqui et moi, quand on venait travailler avec Roland, en maugréant de n’avoir ni ses affaires, ni sa vaisselle, ni sa cuisine.

Roland était un témoin extérieur et nous eûmes tous les trois des discussions passionnées sur les « évènements » et l’avenir de ce pays. Roland aimait Alger et s’y promenait beaucoup en photographiant les rues, ce qui était sa distraction favorite. Il faudra bien un jour que j’aille les exhumer avec lui, ces diapos ! 

J’ai perdu de vue Roland Guernalec après l’exode et ne l’ai retrouvé qu’une fois, dans les années 1970. Il était dentiste à Orvault près de Nantes et heureux de vivre. Il avait épousé une « payse » fort charmante et ils avaient à deux fabriqué trois beaux petits bretons. Les retrouvailles furent joyeuses mais sans suite : il avait sa vie bien occupée et tranquille  et moi la mienne ailleurs, en pleine évolution de ma famille et de ma carrière. ça n’empêche pas le lien de perdurer et, de temps à autre, nous nous téléphonons. Il vient de prendre sa retraite.

 

 

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