" France - soir "

 

l'homme  à  la  langue  décollée

 

 

Texte et illustration de  Jean Brua

 

 

 Le courriel Es'mma de Philipe Jollivet sur le vendeur de journaux à la langue  décollée (07/02/05) ramène à la surface de ma mémoire non seulement l’image précise du personnage (que tente de restituer le dessin ci-dessus), mais aussi le remords (pas trop, quand même) des mauvaises  blagues dont nous l’accablions, et auprès desquelles le bleu de méthylène évoqué par Jollivet n’était que potion pour nourrissons.

Pour toute la rue Michelet, il était « France-Soir » (ou « François », par paronymie), de par son état de vendeur ambulant de ce quotidien. Mais je  crois me rappeler que son vrai nom était Hadjadj.

Sa tournée pleurnicharde, le long des deux trottoirs  du Boul’mich algérois, ne devait guère doper (déjà !) les ventes de France-soir, dont notre homme se préoccupait moins que de montrer tous les dix mètres sa langue prétendument décollée aux glandeurs de rencontre, avec une prédilection pour les étudiants en médecine. Ce sont d’ailleurs quelques-uns de ces derniers qui allaient le convaincre que j’étais un major d’internat spécialisé dans la langue. Impudent détournement de sens : cette année-là, en effet, je suivais distraitement à la fac de lettres le cours de linguistique du professeur Lecerf.

Sur la mauvaise foi de cette recommandation, « François » s’était mis à me poursuivre de consultations angoissées, en m’affirmant que j’étais le seul à pouvoir le sauver (textuel), après l’échec de tous les « traitements » (en fait, les placebos les plus fantaisistes imaginés par ses carabins favoris). Plutôt que de continuer dans la pharmacopée perlimpinpin (vaporisations de talc, bouchons d’ouate poudre-de-rizés dans les narines, capotes dites thérapeutiques à gonfler d’une seule haleine, mastication de grains de café et autres gargarismes d’anisette ou d’Orangina, je m’étais fendu d’un diagnostic audacieux, selon lequel l’état de décollement de sa langue résultait d’un dessèchement de la muqueuse, lui-même dû à la descente gravitationnelle du sang dans les pieds. Affection fréquemment rencontrée, ajoutais-je doctement, chez d’autres marcheurs de profession, tels les marchands de cacahuètes-bli-blis, les facteurs, les tirailleurs, voire les plus vieux arpenteurs de rue Michelet. Dialogue reconstitué :

-  Dans les pieds, i m’a descendu le sang ! Alors elle est foutue, ma langue...

-  Pas de panique, François. Il existe un traitement simple et efficace. On pompe pour réamorcer le circuit sanguin entre les pieds et la langue.

-  Purée ! Ça coûte cher ? Et ça doit faire mal.

-  Aouf et indolore. Tu présentes l’ordonnance au Centre de transfusion sanguine du professeur Benhamou et ils te font ça en cinq minutes, tout habillé.  

-  Alors, tu m’l’écris, le papier ? T’ies un frère, tu me sauves la vie. Si elle marche la..., la pompomachin- chose que tu dis, akarbi ma mère elle fait le repas taïba et on se tape une bouffa terribe avec tous les copains.

La promesse de bouffa, dans sa spontanéité touchante, m’a fait hésiter, je l’avoue, au bord de cette nouvelle mystification. Mais l’idée scélérate, vite répandue dans le polygone Trou-Michelet-Fac et soutenue avec enthousiasme dans les couloirs d’amphi et autour des flippers, avait déjà franchi le point de non-retour.

Je tapai donc sur la petite Olympia de mon père une lettre-ordonnance par laquelle je sollicitais de la haute bienveillance du professeur Benhamou, un traitement XB4 (ou un code du même tonneau) de « pomposanguination à effet lingual » sur la personne de M. Hadjadj, et signai bravement de mon nom, avec la mention « interne de l’hôpital de Mustapha ».

Il va de soi que l’infortuné monomaniaque se fit jeter par le personnel d’accueil. Et que, comme il insistait à grand renfort de malédictions obscènes, il n’échappa à l’ambulance de « Chez Rouby »* que grâce à la médiation de médecins stagiaires avertis de la blague. On m’a dit plus tard que l’écho de celle-ci était remonté avec mon nom jusqu’au professeur Benhamou, un grand monsieur, ami de mon père, qui eut l’indulgence de ne pas ébruiter mon mauvais tour. Inutile de dire que, à la suite de cette affaire, j’adoptai le profil bas pendant quelque temps, en évitant la rue Michelet, l’Otomatic, etc. Mon assiduité au cours de linguistique s’en accrut si considérablement qu’elle me valut une très bonne note à l’examen.

Cependant, j’avais eu tort de craindre une réaction de mauvaise humeur de mon    « patient ». Le brave garçon, en effet, tout en râlant vertement contre la trahison du Centre de transfusion, n’avait cessé, toute langue dehors, de déplorer mon absence, allant jusqu’à s’inquiéter de ma santé :

« Assaoir le pôve Brua si je lui ai pas passé la maladie de langue. Qué pas d’chance qu’on le oit plus ! C’est le seul qu’il est capabe à me sauver... ».

                                                                                           J. B. (février 2005)

* Hôpital psychiatrique